La Fondation Findhorn, communauté spirituelle avant de devenir écovillage, m’a accueilli, une semaine durant, pour me permettre de comprendre quel place joue la spiritualité dans la construction d’une communauté. Retrouvez le début de mon aventure ici !

Terre et humanisme: Jour 5 – Mercredi 12 Novembre

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Réveil tardif – il est 8 heures – j’ai sans vraiment m’en rappeler éteint mon alarme, fixée une heure plus tôt. C’est la première nuit complète que j’arrive à faire, et ce n’est certainement pas un hasard. J’ai l’impression d’être plus posé, même si ces derniers jours n’ont eu comme effet que de faire ressurgir une meute de questions latentes.

Ma météo au grand fixe, je déjeune à l’arrache, car j’ai débordé sur l’emploi du temps, et l’on m’attend déjà dans le bus pour descendre à l’écovillage. En chemin, je jette un regard aveugle au-dehors, admirant le peu de détails que mes yeux arrivent à rassembler. Mes lunettes sont dans mon sac et mes yeux pas assez hydratés pour enfiler des lentilles. Je roule donc mon index dans mon pouce, et le colle à mon oeil gauche, fermant l’oeil droit. Le résultat est satisfaisant : mon doigt en O permet à mon oeil myope de mieux faire la focale. Reste toutefois qu’il m’est impossible de viser, ne voyant pas sur quoi fixer ma vue un instant rétablie.

Tant pis, me dis-je.

Cet effort suprême si peu profitable, je me résous à rendre mon doigt contorsionniste à sa main, ma main à mon bras que je repose à nouveau à sa place. Je plonge mon regard à nouveau bigleux dans l’immense brouillard de vacuité qui défile au-devant de mes yeux.

J’en profite donc pour ne rien faire du voyage, et de l’uniformité d’un paysage indistinct émerge mon ennui. M’emmerder, ces dernières années, m’est par manque de temps devenu un tel luxe que je ne m’en passerais pour rien au monde.Vous devriez essayer, ça change une vie, l’ennui, car après tout, c’est dans l’arrêt que l’on se fait face, nous et nos lots de problèmes irrésolus. C’est à partir de cette improductivité auto-contemplative que l’on peut avancer, aussi contre-productif et narcissique que ça puisse paraître au premier abord.

Le nouveau plan immobilier de la foundation iclut des lodgements en collocation ou exclusifs, don't les jardins sont utilises pour produire une partie de la nourriture des habitants: place a l'essentiel, se nourrir.
Le nouveau plan immobilier de la fondation inclut des logements en collocation ou exclusifs, dont les jardins sont utilises pour produire une partie de la nourriture des habitants: place a l’essentiel, se nourrir.

La matinée s’écoule rapidement, alors que l’on entreprend de débarrasser un champ de l’écovillage de ses mauvaises herbes. Une fois le printemps venu, la terre fera place aux plans de rhubarbe cachés sous nos pieds, qui pousseront sans peine. Au cours du désherbage, quelqu’un déterre un crapaud enfoui pour l’hiver. Le groupe se rassemble et je nous observe déployer ce sourire d’enfance retrouvée, regardant ce petit animal crapahuter gauchement le long de ma botte jusqu’à l’amas de paille non loin. C’est chose bête, mais le temps semble s’enrayer un instant, laissant chacun savourer ce moment de simplicité particulièrement candide. Nous reprenons, et un peu plus tard dans la matinée, je jette un vers à un merle qui s’aventure sans crainte près de nous, à l’affût d’un trésor déterré qui puisse satisfaire sa faim. Soudain, la matinée est terminée. J’aperçois des tournesols en rangeant les outils, mais impossible d’en emporter un, ils sont gorgés d’eau.

 

Nous passons un long moment à table, après cette douce matinée qui je le sens, nous a tous réveillés en douceur. Et encore en suspens dans notre songe collectif, nous nous retrouvons l’après-midi en groupe pour quelques danses traditionnelles et partager notre météo émotionnelle du moment: l’une se demande si elle ne devrait pas quitter son mari, l’autre si elle ne devrait pas changer de vie. WAO.

Je comprends avec humilité que ces personnes avec qui je commence à me lier sont à des tournants de vie bien plus décisifs que moi, et que je n’ai pu éviter de les prendre pour fous au début de la semaine. Je parle à mon tour de ma situation avec ma copine qui semble me glisser entre les doigts, puis de mon projet d’écovillage qui avance bien trop vite à mon semblant. En disant tout ça, il m’apparaît que rien ne m’inquiète, car tout s’agencera comme il se doit. Ma copine a besoin de son temps pour réfléchir, temps que j’ai déjà eu pour faire le point sur notre relation. Quand à mon projet d’écovillage dont je suis le seul maître, je n’ai qu’à en redéfinir le cadre plutôt que de me laisser emporter par sa pression. Tout s’arrangera en somme.

Après quelques câlins, Julia me lance gentiment qu’avec ma simplicité d’être, toutes les filles du monde doivent me courir après. Heureusement (ou malheureusement) pour moi, elle a tort. Je lui réponds, troublé mais taquin, qu’au contraire, c’est dans le petit nombre que je trouve la tranquillité. Gwendoline vient me complimenter aussi, me disant que j’ai un esprit incroyable. Tout ça me fait très chaud au cœur, ça n’arrive pas tous les jours ! C’est aussi très gênant. J’ai du mal à accepter ces compliments trop flatteurs – c’est plaisant d’être encensé, mais me coucher sur les mots m’empêcheraient de douter de tout.

Nous dînons, puis je vais aider en cuisine avant de me rendre au sauna. J’y retrouve les personnes que j’y avais rencontrées le samedi en arrivant, et chacun me parle de ce qui l’a amené à Findhorn.

De façon assez édifiante, j’observe depuis le début de la semaine que chacun qui arrive ici y est guidé par un désaccord avec soi-même. Traversé par la remise en question qui en découle, ses repères se voient affaiblis. Tous sans condition, habitants de Findhorn ou gens de passage y sont amenés par des questionnements profonds imposés par l’agencement dérangeant de leur vie.

Voici quelques exemples des problèmes rencontrés par ceux à qui j’ai osé demander* :

  • Nelson (Focaliseur) : ex-travaillomane, gros ex-fumeur (2P/J) ;
  • Ben (Focaliseur) : ex-barriste, ex-travaillomane, ex-fumeur (2P/J), ex-consommateur de café (1,5L/J), ex-alcoolique ;
  • Julie (Participante) : en cours de séparation avec son mari ;
  • July (Participante) : travaille pour son mari, skippeur en mer 6 mois l’an, dont les priorités passent avant les siennes ;
  • Caroline (Participante) : Jeune diplômée vivant encore chez ses parents, extrêmement timide ;
  • Ted (Cuisinier) : veuf récent ; traverse un burnout ;
  • Louise (Stagiaire) : jeune divorcée.

J’ai mis le doigt dessus, ça y est.

Ce qu’offre la spiritualité appliquée de cet écovillage, c’est le temps et l’espace pour que l’individu existe sans conditions imposées. La bienveillance, l’amour et l’attention qui animent les résidents de l’endroit, ainsi que les pratiques de travail humanistes en place laissent libre cours à l’existence de l’individu tel qu’il est. Le travail s’adapte en fonction de l’humain dans la mesure du possible et on y est encouragé à faire les choses plus lentement, avec plus d’attention. Le quotidien laisse place au travers de cercles de parole multiples la possibilité à chacun de partager ses joies et peines, permettant aux autres d’en avoir ainsi conscience et d’agir en conséquence. Ceci créé un climat harmonieux dans lequel chacun se dévoile dans sa force mais aussi et surtout sa vulnérabilité, laissant place à la compassion et créant une communauté très soudée.

Une personne en recherche de sens, comme toutes celles qui sont attirées en ce lieu, est pour moi quelqu’un qui a perdu ou est dépourvue de la capacité de s’écouter. Naturellement, lorsqu’apparaît un problème existentiel, cette personne ne saura pas faire la part des choses, étant trop débordée par les évènements pour s’écouter.

Se voir offrir un tel environnement qui valorise l’individu au travail ainsi que dans tous ses états sans porter de jugement est donc une révélation pour des personnes en transition qui n’ont besoin que de cela.

Tous les matins, une séance de meditation d'une demi heure précède et succeed le petit déjeuner.
Tous les matins, une séance de meditation d’une demi heure précède et succeed le petit déjeuner.

Pour spéculer un peu plus, au grand risque de me perdre dans d’interminables devinettes, Findhorn semble offrir une réponse aux grands maux de la société contemporaine : déconnexion totale de l’homme et de la nature, addictions aussi diverses que variées, stress, obsession de la performance, compétition et ainsi de suite. Les premiers que ce lieu attire sont ceux qui en souffrent le plus, ceux qui cherchent une alternative.

Le dîner passé, je profite de la soirée pour me relaxer dans le sauna. J’y rencontre plusieurs personnes, et nus comme des vers, nous parlons comme si de rien était. Je ne peux m’empêcher de mettre ça en relation avec la philosophie du lieu qui est d’accepter son prochain tel qu’il est. Quel exemple plus illustre que celui-ci pourrait-on exiger pour constater que c’est chose aussi bien dite que faite ?

Je fais ensuite plusieurs allers-retours entre le sauna et la piscine extérieure située sur une colline bordant l’hôtel. Je l’apprécie particulièrement, car n’étant pas chauffée, elle est violemment saisissante dès le moment où l’on y plonge. En sortant, toujours dans mon plus simple appareil, je reste là debout et exposé au vent mordant, inondé par une impression d’intense chaleur empreinte de froideur. Depuis le bord du petit bassin je me perds dans les étoiles se dessinant, comme encadrées, au-dessus du toit de l’hôtel.

La Mer : Jour 6 – Jeudi 13 Novembre

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Après avoir mis en mots ma journée de la veille, je me réveille avec peu d’heures de sommeil au compteur, et sors café en main contempler le lever du soleil. Je suis en avance, et équipé de mon appareil photo jetable, je prends une dizaine de photos. Toutes les cinq minutes, environ. Arrivée l’heure de départ du bus pour le village, je saisis, satisfait, celle tant attendue de l’hélianthe embrasée au complet.

Après une matinée en cuisine à travailler à mon rythme, le déjeuner englouti, je me lance dans l’étendue dantesque de dunes séparant l’écovillage de la mer. Un nombre infini de sentiers veinent les collines, dont la majorité est impraticable car tracés par la faune locale dans ses buissons plus qu’épineux. Je me laisse porter par ma curiosité, et après quelques détours et sans idée d’où je me trouve, je me retrouve à la fin du sentier emprunté. Formé en C, la colline et ses fourrés impénétrables me forcent à marquer un arrêt face à ce cul-de-sac géant, et je m’assois faute d’idées quand à quoi faire.

Par terre, le sol n’est plus visible, recouvert qu’il est de mousse et de lichen, parfois d’herbes singulières. De minuscules fleurs orange et jaune mouchètent le sol qui prend vie devant mes yeux, et je me réjouis d’avoir pris le temps de les remarquer. Des mots me viennent en tête, et j’écris un poème avant que le froid démultiplié par mon inaction ne me pousse à partir. Détour après détour, je me retrouve à laisser mes jambes m’emmener où bon leur semble avant que j’aperçoive une dune dominant les autres et vers laquelle je suis inexorablement attiré.

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En chemin, je franchis une butte sur laquelle repose un simple arbuste, et dont un coté rongé par l’érosion laisse comme une plaie de sable douce mais béante. A son pied, j’y découvre des cailloux de toutes les couleurs vers lesquels je me penche pour les ramasser, ayant en tête de les disposer de sorte à en former un mot pour un quelconque passant. Sans savoir pourquoi, mon regard est soudainement attiré par une forme anormale, posée à même le sable. Je découvre avec émerveillement que c’est une cartouche de carabine datant de 1940, d’après l’inscription à sa base. Tout curieux, je parcours le pied de la butte à la recherche d’autres reliques de la dernière guerre, et en trouve une seconde. Génial ! Je me dis, et continue à chercher les dix minutes qui suivent. Bredouille, mais pas vraiment, je repars vers la dune qui m’intéresse tant en haut de laquelle j’ai la chance d’apercevoir le panorama à des kilomètres à la ronde. Des éoliennes érigées par l’écovillage à la mer, en passant par le village voisin sa baie et sa base militaire, je me souris à moi-même en songeant aux résultats que produit mon intuition lorsque je lui laisse carte-blanche.

J’en redescends après avoir tenté de prendre une photo panoramique à l’aide de mon appareil jetable – maintenant imprimée, je peux te dire que c’est plus que raté – et découvre qu’au pied de cette dune le sable fait brutalement place aux galets, puis à l’eau. L’étendue sablonneuse semble dévorée par l’océan, et j’aperçois sur le flanc sableux de cette dune une myriade de différentes couches, d’une palette infinie d’oranges. Tous les quelques centimètres apparaît une couche de cailloux polis par le temps, traçant des lignes parallèles sur ce mur gracieux et arrondi. J’y passe la main, épousant ses formes, et un infime voile de sable en cascade se dépose doucement à mes pieds. Je souris, me rappelant que c’est tout con, et pourtant ça a le pouvoir de me plaire. Que demander de plus ?

Je me mets à longer la plage en direction du petit village voisin, tentant gauchement de rester en équilibre sur la fine ligne de galets séparant la portion plane et inclinée de plage. Presque arrivé à l’orée du village, je rencontre un type boitant dans la même direction que moi qui m’interpelle avec un tel accent écossais que je me contente de lui sourire, devinant la question à laquelle j’adresse une réponse. Pour rompre la gêne provoquée, je finis par lui taper le dos amicalement. Il m’explique ensuite qu’il marche d’Aberdeen à Inverness dans la journée, soit 400 kilomètres. Ne jugeons pas, je me dis, il n’a peut-être pas toute sa tête.

M’étant séparé de lui, j’aperçois que la plage laisse place au gazon et que les dunes s’effacent pour laisser place à un front de mer verdoyant, mais pas moins dévoré par les déferlantes. En effet, le gazon tout comme les dunes qui lui ont laissé place tombe soudainement un mètre plus bas sur les galets, tristes témoins des dernières grandes marées houleuses d’hiver.

Bien heureusement, quelques mètres en retrait sur le gazon reposent d’énormes blocs de béton disposés en accordéon, et ceci sur des centaines de mètres. Comme pour arrêter le débarquement d’un ennemi invisible, bien présent il y a soixante-dix ans. Oublions, c’est maintenant une aire de jeux.  J’en escalade un d’eux et depuis cette hauteur gagnée, j’admire à nouveau la vue, pour que mon regard se pose enfin sur un être des plus particuliers.

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Un front d’un autre temps fait face à la mer, lentement rongé par la mer.

Ce dernier est plus gros que les autres que j’ai pu voir dans les fourrés ou les bois du coin. Velu mais pas de trop, c’est un autochtone. Du haut de son mètre quatre-vingt, il me sonde de son regard bleu-gris avec affront pendant que je dirige discrètement mon appareil photo vers lui. Instantanément découragé, je n’ose pas la prendre, cette photo, de peur qu’il la prenne comme une offense. C’est bien dommage car sa simple vue ré enchante ce petit microcosme écossais déjà trop authentique: il porte aux pieds des Rangers, qui en remontant laissent apparaître à la suite de chaussettes en laine de gros mollets et des jambes blanches et poilues. Puis un Kilt, mais un Kilt d’un noir foncé comme on en voit peu, qui en remontant s’arrête à la taille du bonhomme, recouverte par un gros tricot dont la provenance ne laisse pas de place au doute – c’est du produit local à coup sûr. Enfin, son visage est pris en sandwich entre un béret noir lui aussi et sa barbe blanche et carrée.

Trop d’émotions, je me dis. Il est temps de rentrer, je n’en peux plus d’enchaîner des découvertes aussi intrigantes que variées. Je passe donc par le village, et remonte ensuite la route qui mène au Park. Je rencontre en chemin la femme dont j’avais porté la valise le jour de mon arrivée. Je prends de ses nouvelles et lui raconte mon après-midi improbable, puis de fil en aiguille nous finissons par parler de son mari décédé, archéologue mais surtout passionné d’histoire. Je lui propose donc qu’elle prenne une des deux douilles que j’ai trouvées dans les dunes, et après plusieurs refus, lui offre un morceau de barbelé de trente-neuf quarante-cinq que j’ai déniché sur la plage.

De retour au Park, je rentre en bus à l’hôtel et le dîner fini, je retrouve mon groupe pour un attunement. Nous nous tenons la main en cercle pour nous concentrer sur les quelques heures que nous allons passer ensemble. Une fois nos journées et émotions partagées, un intervenant vient nous parler de sa vie, dont je tire plusieurs leçons :

– Permets-toi d’être là au moment présent, toi-même et heureux, et tu permettras à ton prochain de s’ouvrir à lui-même. S’il s’ouvre, il permettra aussi à d’autres de s’ouvrir. C’est l’effet papillon.

– Désire, et tu trouveras sans avoir à chercher.

– C’est en étant le plus vulnérable, le plus vrai, que l’autre fait face au dur choix d’en abuser ou bien de l’accepter. Les relations humaines les plus puissantes se construisent ainsi sur cette base fondamentale, si l’ose faire le pari d’être transparent.

– Pars du principe que chaque chose et moment est merveilleux, et il le sera en conséquent, car tu y trouveras ce que tu cherches : every day is a good day. C’est la force de la pensée positive.

To be continued

Stay tuned : Findhorn revient le 3 mars !

A lire aussi : #1  Findhorn, la découverte #2 Findhorn, les premiers pas

Paul Adrien Bonnet

 * Tous les prénoms ont été modifiés.

#3 Perché au bout du monde : l’écovillage de Findhorn

par contributeurs Temps de lecture : 13 min
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