Du sarcasme tordant à l’écriture dépouillée du tragique, des affres de l’adolescence aux travers de l’âge adulte : avec American Girl, Jessica Knoll, signe un page turner époustouflant entre tragédie de mœurs, psychologie déjantée à la Gone Girl, et le fun typique d’une Carrie Bradshaw dans les rangs du Diable s’habille en Prada. Attention, une fois commencé, vous ne le lâcherez pas. (Actes Sud)

American Girl entre American Psycho et Gone Girl 

« J’avais mis six ans pour en arriver là sans trop d’efforts : un fiancé qui travaille dans la finance, la serveuse du Locanda Verde que j’appelais par son prénom, le dernier sac Chloé autour du bras (pas un Céline, certes, mais au moins, je ne me promenais pas avec un Louis Vuitton ignoble comme si c’était la huitième merveille du monde). J’avais eu le temps de rouler ma bosse. »

American Girl Jessica Knoll Actes SudAni est la femme parfaite : elle a l’appartement, le physique, le job, et le mec de rêve. Journaliste sexo pour un grand magazine féminin, une image élégante et une sexualité débridée pour le plus grand bonheur de Luke, l’homme idéal – Wall Street golden boy, issue d’une famille riche, canon, et gentil en plus. Un incipit qui nous embarquerait presque dans les rues huppées de Park Avenue, à arpenter un énième roman d’apprentissage de la pauvre petite New Yorkaise riche et parfaite qui apprend que le bonheur ne s’achète pas.

Le topo surjoué de la Carrie Bradshaw décérébrée s’arrête là, dès les premières pages d’American Girl (ou Luckiest Girl Alive en version originale), le premier roman époustouflant de Jessica Knoll qui met son personnage principal, TifAni FaNelli, au carrefour de sa vie.

Si vous vous attendez à quelques insides croustillants des coulisses de Cosmopolitan, c’est loupé : Jessica Knoll attise, accroche, et vous emmène là où vous ne l’espériez pas. Dans ce roman inclassable dans lequel elle passe au crible les symboles de la société américaine, Knoll séduit d’emblée par le sarcasme narratif d’un personnage prisonnier de lui-même. Une prouesse littéraire qui tient en haleine de la première à la dernière page.

« J’ai lu L’Art de la guerre. Ma stratégie préférée, c’est de feindre l’infériorité pour encourager l’arrogance de mes ennemis. »

« Je ne suis pas cette héroïne téméraire qui ignore sa beauté tacite et son charme décalé, mais, à un moment, je me suis vraiment demandé ce que Luke me trouvait. Je suis assez mignonne – ça vient pas tout seul, mais j’ai du potentiel. J’ai quatre ans de moins que lui. Pas aussi bien que huit, mais c’est quand même pas mal. J’aime bien faire des trucs bizarres au lit. Même si Luke et moi avons une conception différente de ce qui est “bizarre” (lui : par-derrière, en me tirant les cheveux ; moi : des décharges électriques sur la chatte, un ball gag dans la bouche pour étouffer mes cris). Selon lui, on a une vie sexuelle débridée. J’ai assez de recul pour me rendre compte de ce que Luke voit en moi. Mais je sais aussi que les bars de New York sont remplis de filles qui me ressemblent, des petites blondes répondant sûrement au nom de Kate, prêtes à se mettre à quatre pattes et à balancer leur queue de cheval au visage de Luke. Kate a probablement grandi dans une maison aux briques rouges et aux volets blancs, pas le genre de maison trompeuse avec la façade arrière pourrie, contrairement à la mienne. Mais elle ne pourrait jamais offrir à Luke ce que moi je lui offre, et voilà toute la différence. Je suis cette lame rouillée et infectée qui fait craquer les coutures parfaites de la vie de Luke, ancienne star de baseball, et qui menace de la faire partir en lambeaux. Il aime cette menace, le risque que je représente. Mais il refuse de voir en face ce que je peux lui faire, le saccage dont je suis capable. »

Ani FaNelli a tout fait pour devenir la femme qu’elle croyait vouloir devenir, « le genre de femme mystérieuse qu’on croise dans la rue en se disant ‘Qui est-elle ? Que fait-elle dans la vie ?’ », et à l’aube de son mariage, elle a réussi. Adepte du « Comment avoir l’air riche en toute simplicité », sa vie parfaite de New-Yorkaise huppée est un mensonge parfait, une image qu’elle a construite de toutes pièces sur le regard des autres. Elle a travaillé dur pour en arriver exactement là où elle le voulait, jusqu’à ce que son passé la rattrape : elle va témoigner pour un documentaire relatant un mystérieux évènement de son adolescence qu’on découvre en parallèle.

Une enfance miteuse, un fiancé parfait qui devient troublant, une mère qui échoue à sa fonction la plus importante : Jessica Knoll renverse tous les codes des genres et fabrique un thriller drôle et charmant, bourré de suspense et de plot twists qu’on n’avait pas vu venir, de frivolité et d’une critique au vitriol des mœurs de notre époque. Roman résolument moderne entre une pop-culture assumée et « nous gagnons de l’argent, certes, mais surtout nous sommes nés dedans », la perfection des personnages s’effrite à mesure que les pages s’égrènent et révèlent la monstruosité déguisée de chacun.

Entre passé et présent, entre l’adolescence dans un lycée-fabrique à monstres et un présent où le sommet de la réussite s’avère bittersweet, l’American girl lutte, entre deux mondes, contre les contradictions d’une perfection préfabriquée qui se décompose.

Un premier roman très réussi pour Jessica Knoll

Par son style intense et addictif, American Girl met en scène un personnage torturé, brillant, plein de verve et de répartie, et lui donne une voix singulière qui explore avec brio la pression insupportable de la réussite sur tous les plans que tant de femmes ressentent aujourd’hui. Son héroïne, intelligente et méchante, vulnérable et détestable, incarne tout et son contraire, mi working-girl ultra cultivée mi femme-trophée, mi femme du monde mi dépravée, dans un roman impossible à lâcher.

On ronge nos ongles, on se tord le ventre devant la narration mordante de Jessica Knoll, on lit à toute vitesse pour mieux avancer mais on revient sur ses pas pour en savourer chaque mot choisi avec précaution, pour ne rien louper du spectacle ahurissant qui se joue dans les pages d’American Girl. Un roman hors-norme qui mélange les styles pour accoucher d’un genre littéraire inédit, qu’on adopte à la plage ou au bureau, quelles que soit nos lectures habituelles ou nos goûts préférés. Un mystère tissé des mœurs de notre époque qui nous parle et qui se délite devant nos yeux avides d’en lire plus. Un premier roman exceptionnel qui dépeint cette manière dont la tragédie frappe et façonne les vies. 

American Girl American Girl American Girl American Girl

Découvrez ci-dessous les premières pages
du roman American Girl, de Jessica Knoll
Sortie le 1er juin

American Girl : le page-turner glam-trash de l’été

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 5 min
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