Fin août, Charles Manson a (à nouveau) fait couler beaucoup d’encre : plus de scandales ni de meurtres sauvages, mais deux excellents romans parus chez Grasset et Quai Voltaire (Gallimard) qui retracent, chacun à leur manière, l’incroyable emprise de ce gourou sur ses « Filles ». Des romans glauques, tranchants, mais à l’aura plus fascinante encore que leur gourou.

California Girls, Simon Liberati, Grasset, 17 août 2016, 20€
California Girls, Simon Liberati, Grasset, 17 août 2016, 20€

California Girls, Simon Liberati

Simon Liberati prend un parti historique. Pas de romance chez California Girls – tout est vrai. A travers 342 pages de mots qui tranchent de l’intérieur, il photographie une partie sordide de l’Histoire Américaine en faisant ployer le diktat du bonheur californien sous la réalité de la secte Manson. 

1969 – Sharon Tate, femme de Roman Polanski enceinte de huit mois, est sauvagement assassinée dans sa maison où elle dormait avec quelques amis. Roman tournait à Londres, elle se préparait à l’arrivée du bébé. Charles Manson, qu’elle avait brièvement rencontrée quelques années plus tôt, et méprisé de toute sa hauteur d’actrice californienne à qui tout réussit, viendra briser ce rêve au terme d’une nuit d’horreur qu’il commandite.

Charles Manson – Charlie pour les intimes. Repris de justice, petit voyou, accro à la philosophie, des aptitudes naturelles à la manipulation des jeunes femmes paumées qu’il ramasse au bord des routes, toutes filiformes, qu’il baise à n’en plus finir en exigeant d’être appelé « papa ». Dans un ranch sordide insalubre où ont lieu orgies et plans machiavéliques, Manson règne sur ce qu’il appelle la Famille – il est leur Père à tous (et il a une fâcheuse tendance à se prendre pour Dieu). 

Simon Liberati suit 36h de la Famille Manson au cours desquelles tout bascule : on passe des « creepy crawl » à un jeu de massacre. « Les creepy crawls étaient des cambriolages pour rire que la Famille pratiquait comme un jeu. Rentrer chez les gens pendant qu’ils dormaient et déplacer les objets. C’était sympa. » Le long de ce chemin tortueux et exorcisant, il analyse finement les ressorts de l’emprise psychologique que Charles Manson exerce sur ses Filles qui passent à l’acte pour lui.

Le roman repense, avec une précision cruelle et sans ambages, le martyre de Sharon Tate, 26 ans, assassinée de 16 coûts de couteau, donc cinq plaies qui lui ont été fatales – son bébé a survécu six heures dans son ventre après sa mort. Simon Liberati livre une reconstitution sans fard, difficilement soutenable mais virtuose par la retranscription de la psychologie et de la manipulation made in Manson, un roman dérangeant, qui sublime le glauque et le dépasse, qui fascine par Linda, la moins acquise des Filles, qui sombre dans le doute, qui parvient à être reprise par le charisme hypnotisant de Manson, mais qui finira par dénoncer les sévices perpétré et enverra en prison les meurtrières. À lire absolument.

Découvrez les premières pages du roman
California Girls, de Simon Liberati

 The Girls, Emma Cline

The Girls, Emma Cline, Quai Voltaire, Gallimard, 25 août 2016, 21€
The Girls, Emma Cline, Quai Voltaire, Gallimard, 25 août 2016, 21€

The Girls ausculte la folie meurtrière de la secte Manson de manière un peu plus romancée que Simon Liberati, au travers de trois adolescentes aussi cruelles que soumises à leur gourou. 

Nord de la Californie, fin des années 1960. Evie Boyd, quatorze ans, vit seule avec sa mère. Fille unique et mal dans sa peau, elle n’a que Connie, son amie d’enfance. Lorsqu’une dispute les sépare au début de l’été, Evie se tourne vers un groupe de filles dont la liberté, les tenues débraillées et l’atmosphère d’abandon qui les entoure la fascinent. Elle tombe sous la coupe de Suzanne, l’aînée de cette bande, et se laisse entraîner dans le cercle d’une secte et de son leader charismatique, Russell. Caché dans les collines, le ranch est aussi étrange que délabré, mais, aux yeux de l’adolescente, il est exotique, électrique, et elle veut à tout prix s’y faire accepter. Tandis qu’elle passe de moins en moins de temps chez sa mère et que son obsession pour Suzanne va grandissant, Evie ne s’aperçoit pas qu’elle s’approche inéluctablement d’une violence impensable.

Dense et rythmé, le premier roman d’Emma Cline est saisissant de perspicacité psychologique. Raconté par une Evie adulte mais toujours cabossée, il s’attache à donner une vision plus psychologique, presque sociologique de ces femmes à la dérive en s’attardant sur le mythe fascinant qui les entoure. Charles Manson est l’homme de l’ombre, à la périphérie du roman – celui qui commandite mais qui se tient éloigné des meurtres – c’est leur maître à penser qui incite à l’acte, qui exige d’elles un don total, qui rend ces jeunes femmes paumées barbares et sanguinaires, dépravées, nihilistes, sales et soumises, qui les aliène de la plus pure des manières : en leur faisant croire à leur liberté. 

Sur fond de « Virgin Suicide » en plus sinistre, The Girls dépeint cette jeunesse californienne face à la liberté de son époque, face à la libération sexuelle et à l’émancipation théorique des femmes, clivée par la morale persistante des sixties. « Les hommes dans ce livre sont presque sans importance même s’ils mettent les choses en marche. J’aimais l’idée que le personnage de Manson, ce leader de secte, soit à la périphérie. Pour moi, l’histoire est celle de ces relations changeantes entre filles.« 

« Cela aurait pu se dérouler dans un décor contemporain. Je ne pense pas que cela soit spécifique aux années 60. Je pense par exemple à ces adolescentes qui fuient l’Europe pour rejoindre l’Etat Islamique. Ce n’est finalement pas très éloigné ». Les époques changent, les costumes que revêtissent les gourous fanatiques aussi.

Découvrez les premières pages du roman
The Girls, d’Emma Cline

La rentrée littéraire ausculte la barbarie des Girls Manson

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 4 min
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