Un an après Murmures à la jeunesse, Christiane Taubira revient avec Nous habitons la Terre, publié aux Éditions Philippe Rey. Comme à l’accoutumée, l’ancienne ministre de la Justice n’hésite pas à lâcher ses coups tout en faisant preuve d’un maniement éblouissant de la langue française. Ce nouvel essai, malgré le constat alarmant qu’il formule, est en fait une véritable ode à l’espoir.

Un ouvrage contre les inégalités et les violences

« Nous savons ce monde repu de cruauté. Impitoyable envers les faibles ». Dans Nous sommes la Terre, Christiane Taubira s’indigne des inégalités et des violences qui règnent sur notre planète : frontières érigées de toutes parts, guerres sur tous les fronts ou encore crise des réfugiés, l’ensemble de la géopolitique mondiale est passé au peigne fin. Elle en vient à la conclusion que : « Le monde, tel qu’il va, n’est pas acceptable. L’Europe, telle qu’elle s’étiole, ne sert ni sa cause ni celle de la paix. Nous devons rendre le monde habitable. Or, les inégalités sont devenues invasives ». En tentant d’expliquer notre manque de réaction face à ces injustices, elle nous adresse ce qui est, à mon sens, l’une des plus belles punchlines de ce livre : « Aurions-nous peur de tous devenir sourds au bruit que feraient les puissants en tombant ? ».

À travers une écriture incisive et forte, elle tente également de redonner du sens aux mots qui sont bien trop dévoyés aujourd’hui en affirmant qu’il faut « lessiver tous ces mots qui nous trompent ou nous anesthésient », qu’il y a là « un devoir et une urgence ». Elle regrette par exemple l’invocation permanente du concept de crise, brandi pour empêcher toute réflexion de fond et pour asseoir la domination des puissants : « Crise ! La magie opère encore. Pour certains. Mais puisqu’elle ne profite pas au plus grand nombre, pourquoi participer à la supercherie ? ».

Un pamphlet contre toute forme d’intégrisme

« Appartenir à l’élite, naviguer dans les turpitudes du système financier national, européen, voire international, contourner les règles du système judiciaire, parasiter le système institutionnel, se percher sur le système administratif pour en tirer profit, monter à califourchon sur la République pour la dépraver, se vautrer dans toutes les libertés offertes par la démocratie pour tordre le droit afin de réduire les droits des autres. Mener une vie de notable. Et se proclamer antiélite et antisystème. Ainsi prospère la direction d’un parti dont l’inspiration est largement antinationale. »

L’ancienne garde des Sceaux déplore un emballement de l’extrême droite « pour les penseurs d’autres familles politiques ». De Georges Marchais à Jeanne d’Arc en passant par Salengro, le Front National opère à une « mainmise sur les sources idéologiques » qui trahit en fait « un véritable défaut d’attraction sur ses propres références ». Elle sonne donc l’alarme contre ce parti, « en directe filiation du boulangisme, de l’antidreyfusisme et des ligues factieuses », qui menace nos principes et nos droits fondamentaux.

« Les dévastations contemporaines sont commises au nom d’un dieu singulier et singulièrement cumulard des tares et travers de ses ancêtres arbitraires et fantasques. Ce dieu sans miséricorde est indifférent à l’innocence et à l’espièglerie puisque des enfants lui sont sacrifiés en même temps que les adultes les plus drôles, les plus joyeux, les plus distraits, les plus grincheux, même, preuve s’il en faut qu’ils étaient bruyamment vivants »

Si l’intégrisme politique est directement dénoncé par Christiane Taubira, il n’en est pas moins de l’intégrisme religieux qui menace lui aussi nos libertés. Elle ne lui dédie cependant pas de chapitre, Murmures à la jeunesse ayant déjà largement traité le sujet l’an dernier, mais ne manque pas de lui accorder quelques paragraphes. Comme pour montrer qu’elle n’oublie pas ce qu’il s’est passé et rappeler que la menace plane malheureusement toujours sur nos têtes.

Un discours d’espoir

“La Gauche a renoncé à penser la vie sociale ou à percevoir le monde, en première et ultime instance, sur le fondement de notre commune humanité”. Si Christiane Taubira formule également un constat alarmant envers sa famille politique, elle ne l’enterre pas pour autant mais appelle plutôt à un renouveau de la gauche. La force de ce livre ne réside pas seulement dans les critiques acerbes livrées par son auteure mais aussi dans l’espoir qui en émane. Christiane Taubira ne se contente pas de dresser le portrait d’un monde qui ne tourne pas rond. Elle rappelle également les valeurs humanistes fondamentales que nous devons défendre à tout prix : solidarité, engagement, tolérance ou encore laïcité. Nous, citoyens de la Terre, devons donc apprendre à vivre ensemble, établir des règles de vies communes plus humaines et ne pas hésiter à remettre en cause ce qui nous semble relever de l’injustice.

« Il est temps de prétendre de nouveau ne pas s’accommoder d’un monde qui crache le mépris en même temps qu’il propage la misère, qui traite les injustices comme une variable de prospérité, fait de l’exclusion un quotient de progrès et du profit, de l’exploitation humaine un critère d’opportunité. Il est temps de dire qu’il y a la possibilité d’une conscience du monde »

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Nous habitons la Terre - Christiane Taubira

Nous habitons la Terre, Christiane Taubira
9 €, Éditions Philippe Rey

« Nous devons reprendre l’ouvrage. Nous, la Gauche. En renouant avec notre identité : refaire de la justice sociale la colonne vertébrale des politiques publiques ; reprendre en charge la question démocratique ; penser la culture ; retisser les liens de solidarité internationale avec les travailleurs, les déshérités, les femmes opprimées, les enfants exploités, les croyants et les incroyants persécutés, les victimes des traites, des guerres, des misères, des catastrophes.  Et assumer tout cela tête haute. »

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Christiane Taubira livre sa vision du monde dans Nous habitons la…

par Aude Norguin Temps de lecture : 4 min
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