Le mois dernier, lors d’un discours au Sénat, Agnès Buzyn, ministre de la Santé, menaçait le cinéma français et son authenticité en émettant la possibilité de bannir la cigarette du grand écran. Celle-ci souhaiterait réduire sa présence afin de lutter contre le tabagisme.

Cigarette : Top 3 des films représentatifs

Cigarette, Malboro, Winston, Camel, Lucky Strike. Des marques, il en existe. La cigarette porte en elle, l’empreinte d’une symbolique essentielle dans l’histoire du cinéma français. Depuis les débuts du cinéma, la cigarette a sa place aux côtés de grandes icônes telles que Gainsbourg, Godard, Deneuve et bien d’autres encore. Aujourd’hui, le temps a passé et notre société remet de plus en plus en question cette présence qu’elle juge trop récurrente. Mais peut-on supprimer ce détail finalement important qui en dit long sur un personnage ou un contexte ?

Les propos tenus par Agnès Buzyn nous amènent à nous replonger dans le cinéma français et à extraire cette part importante de réalisme que la cigarette amène aux personnages et aux contextes. Prenons La Rafleréalisé par Rose Bosch en 2010. C’est un film qui raconte la tragédie de la rafle du Vél’ d’Hiv qui a eu lieu le 16 et 17 juillet 1942. Film historique qui retrace cette véritable journée où 13 000 juifs ont été arrêtés chez eux par la police française. En 1942 les gens fument, pendant la guerre les gens fument. Fumer ça détend, ça libère l’esprit un cours instant et le temps se fend entre chaque bouffée de fumée. À cette époque, la consommation était partout, jusque dans les tranchées où les soldats recevaient des caisses de tabac pour tenir le coup. Dans La Rafle, des personnages juifs fument, des généraux allemands fument, il est donc impossible de supprimer la cigarette de l’Histoire de France.

Et si on passait faire un tour chez un biopic ? Yves Saint Laurent par exemple. Sorti en 2014 et réalisé par Jalil Lespert, le biopic du créateur qui a révolutionné le monde de la mode est divinement interprété par le grand Pierre Niney. Yves Saint Laurent c’est les années 70, des années de décadences, de folies, d’excès à foison. La cigarette y a donc bien sa place, elle fait partie du personnage qu’était Yves Saint Laurent, cet homme élancé, tremblotant, toujours une clope au bec, des cendriers qui débordent, de la fumée qui voltige dans les airs. Elle caractérise le créateur, elle ne peut se retrouver absente car cela serait comme falsifier une réalité qui a véritablement existé.

Dans ce dernier exemple, la symbolique est abordée d’une autre manière. C’est à travers deux jeunes adolescentes que la cigarette a trouvé sa place. Dans La vie d’Adèle, réalisé en 2013 par Abdellatif Kechiche, la cigarette se retrouve entre les mains d’adolescentes qui découvrent la vie tant dans ses plaisirs que dans ses tentations. Dans La vie d’Adèle, la cigarette montre l’image de deux jeunes filles lesbiennes, un peu rebelles sur les bords. C’est cette image de la cigarette qui permet de renforcer cette idée de rébellion et de jeunes indépendantes. Fumer ça donne un style, cela fait se sentir supérieur et chez les jeunes, c’est quelque chose de récurrent. Alors pourquoi la société se mentirait-elle à elle-même ? Les jeunes d’hier et d’aujourd’hui n’ont jamais arrêté de fumer. Il y en aura toujours qui s’y tenteront.

cigarette

Mais du coup, l’alcool on en fait quoi ? 

Si la cigarette fait tant polémique dans le cinéma français, alors pourquoi ne pas menacer de censurer l’alcool à son tour ? Parce que si la cigarette menace la santé des français, en quoi l’alcool serait-il plus acceptable à l’écran. L’alcool engendre l’ivresse, des accidents de voiture, des gestes déplacés. L’alcool serait même plus dangereux que le tabac puisque l’alcool engendre des états seconds. Dans les films, il est fréquent de voir des personnages buvant un verre d’alcool seul ou accompagné. Durant un diner des verres de vin sont souvent visibles. Certains personnages quant à eux sont alcooliques donc l’alcool dans le film en devient indispensable.

Et si la fin d’un mythe disparaissait

Si Agnès Buzyn avait été au bout de ses idées, la cigarette aurait pratiquement disparu du grand écran. Pour les réalisateurs, il serait impossible de créer un personnage accompagné d’une cigarette, ou de retranscrire à l’écran le parcours d’un homme ou d’une femme ayant marqué l’histoire. À quoi bon se mentir, la cigarette est un accessoire dont le cinéma français raffole. Même chose pour l’alcool, le cinéma est un art qui représente la réalité. Censurer le cinéma cela serait bafouer la liberté d’expression d’un artiste. Si le cinéma peut montrer des scènes de violence, des scènes de tuerie aux spectateurs, il a le droit de montrer des gens qui fument. Le cinéma n’existe pas pour influencer les gens sur le tabac, il existe pour nous faire voyager, nous faire rêver, nous révéler des réalités sur le monde qui nous entoure. Si la censure commence à s’imposer dans cet univers, le cinéma deviendra rapidement lisse et sans intérêt puisqu’il ne représentera plus la réalité. Le cinéma doit avoir le droit d’être éternellement ce qu’il est vraiment : un moyen d’expression libre sans tabou dans lequel chaque visuel et chaque objet doit être autorisé. 

Jeanne Stémart

Cigarette et cinéma français

par contributeurs Temps de lecture : 4 min
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