Si les affaires de harcèlement sexuel sont de plus en plus dévoilées, les scandales mettant en cause des personnalités publiques en disent long sur le sort des victimes présumées et l’impunité de certains agresseurs. L’affaire Denis Baupin, Roman Polanski, Bill Cosby ou encore DSK sont autant d’affaires qui montrent l’attitude complaisante des journalistes et met au grand jour une caste médiatico-politique voire judiciaire complice par son silence. Des médias pouvant aller jusqu’à décrédibiliser la parole des victimes ou relativiser certains faits. Décryptage

Si certains espèrent qu’à l’avenir les journalistes vont refuser de se taire, beaucoup regrettent la culture de l’impunité et du silence créée par les médias de la vieille école. En effet, nombreuses sont les affaires où la notoriété et le talent des personnalités publiques leur assurent l’immunité et la bienveillance du pouvoir politique et médiatique. Amazon n’a par exemple pas hésité à dépenser des millions pour travailler avec Woody Allen, finançant une nouvelle série et son nouveau film.  

Woody Allen et Roman Polanski : le règne du silence

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Certains tentent de briser le silence sur les affaires d’agressions sexuelles. C’est le cas du journaliste Ronan Farrow, le fils de Woody Allen, qui a profité du Festival de Cannes pour se faire entendre. Alors que le réalisateur de 80 ans était la star du tapis rouge grâce à son dernier film Café Society, Ronan Farrow a dénoncé le silence de la presse sur les accusations d’agressions sexuelles que son père aurait commises sur sa sœur Dylan Farrow dans une tribune du Hollywood Reporter. La fille adoptive de Woody Allen l’avait en effet accusé en 2014, en pleine saison des Oscars, de l’avoir sexuellement agressée quand elle était enfant. Le réalisateur américain avait immédiatement qualifié les accusations de « fausses et honteuses ». Dans sa tribune, le fils de Woody Allen dénonce le silence qui entourerait le passé de son père en raison de son statut de réalisateur star avec ses 46 films.

De fait, aucune question n’a été posée sur le sujet lors de la conférence de presse de présentation de Café Society. Mais à chaque hommage rendu à son père Woody Allen, son fils Ronan Farrow monte au créneau pour dénoncer la complaisance du cinéma et des médias. Depuis 2014, ni les journalistes, ni les personnalités de Hollywood n’ont demandé des comptes au réalisateur de Minuit à Paris et de Blue Jasmine. Le silence des journalistes « n’est pas simplement mauvais. Il est dangereux », juge Ronan Farrow dans sa tribune. Il « envoie un message sur qui nous sommes en tant que société, ce sur quoi nous allons fermer les yeux, qui nous allons ignorer, qui compte et qui ne compte pas. Il y a encore du travail à faire pour construire une culture où les femmes ne seraient plus traitées comme si elles étaient invisibles. Il est temps de poser quelques questions difficiles », conclut-il.

En effet, ce silence envoie un message dangereux aux victimes, comme quoi cela ne vaut pas la peine de témoigner. Cependant, lors de la cérémonie d’ouverture, le comédien Laurent Lafitte, contrairement aux journalistes, a lancé en s’adressant au réalisateur : « Ça fait plaisir que vous soyez en France parce que ces dernières années vous avez beaucoup tourné en Europe, alors que vous n’êtes même pas condamné pour viol aux Etats-Unis ». Une plaisanterie qui pourrait faire allusion aussi bien aux accusations de la fille de Woody Allen, qu’au parcours du Franco-Polonais Roman Polanski, poursuivi aux Etats-Unis pour le viol présumé d’une mineure.

Au cœur d’un scandale sexuel depuis 40 ans, Roman Polanski, qui aura 83 ans cet été, est de nouveau sous la menace d’une extradition aux Etats-Unis pour l’affaire de détournement de mineure qui avait eu lieu à Los Angeles en 1977. En effet, le ministre de la Justice en Pologne veut rouvrir les poursuites à l’encontre du cinéaste afin de l’extrader aux Etats-Unis. Le cinéaste franco-polonais qui avait reconnu avoir eu des relations sexuelles avec Samantha Geimer, alors âgée de 13 ans, avait à l’époque quitté les Etats-Unis en toute hâte, craignant que le juge Lawrence Rittenband avec lequel il avait passé un accord ne revienne sur sa décision et ne le fasse condamner à une lourde sentence. En effet, Roman Polanski avait accepté de plaider coupable pour rapports sexuels illégaux avec une mineure contre l’abandon des charges de viol, de sodomie, de fourniture d’alcool et de drogue.

C’est le ministre de la Justice polonais, Zbigniew Ziobro, qui a exprimé le 31 mai 2016 son intention de rouvrir ce dossier, en dépit de la décision d’un tribunal de Cracovie, en octobre 2015, de ne pas continuer à poursuivre le cinéaste. « J’ai décidé de saisir la Cour suprême pour faire appel de la décision de ne pas extrader monsieur Polanski aux Etats-Unis où il est accusé et recherché pour un viol sur enfant », a t-il déclaré. Depuis 2013, la victime, Samantha Geimer, avait d’ailleurs multiplié les interventions publiques afin que cessent les poursuites à l’encontre du cinéaste et, au passage, le harcèlement médiatique dont elle est la cible depuis près de quarante ans. Des médias qui auraient surtout dû se pencher sur la non-condamnation du réalisateur et la corruption des juges chargés de l’affaire. Dans son livre paru en 2013 La Fille. Ma vie dans l’ombre de Roman Polanski, Samantha Geiger avait abordé par ailleurs la médiatisation de cette affaire et les difficultés à être entendue et considérée comme une victime. « Mon crime était d’avoir été la victime d’un viol par une célébrité de Hollywood », écrivait-elle ainsi et expliquait que pour le système judiciaire californien, « le souci de publicité dépasse le souci de justice ».

Johnny Depp VS Amber Heard : comment est-elle passée du statut de victime à celui de coupable ?

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C’est l’affaire qui agite en ce moment Hollywood : l’actrice Amber Heard, mariée à Johnny Depp depuis quinze mois, a décidé de demander le divorce et a obtenu une ordonnance restrictive contre son mari qu’elle accuse de violence conjugale, ce qui va obliger ce dernier à ne pas l’approcher à moins de 100 mètres jusqu’à la prochaine audience. Mais depuis sa demande de divorce et d’ordonnance restrictive à l’égard de son mari Johnny Depp, une partie de la presse s’en donne à cœur joie pour la dénigrer. Depuis quelques jours, la défense de Johnny Depp affirme qu’il s’agit d’une manipulation de la part de la jeune femme, seulement intéressée par son argent. 

Que la défense remette en cause les accusations de l’actrice est une chose. Mais certains médias ont décidé de se servir de la carrière d’Amber Heard, de photos prises à l’arrachée et sans contexte, ou pire, de sa sexualité, pour en tirer des conclusions sur sa personnalité et son comportement. De même, les soutiens de Johnny Depp dans le conflit qui l’oppose à son épouse se montrent parfois virulents envers Amber Heard. Alors que les faits manquent pour étayer leurs propos. Des proches de l’acteur, à commencer par son ex-femme Vanessa Paradis et sa fille Lily-Rose Depp, ont pris sa défense et réfuté tout comportement violent. « Je crois de tout mon cœur que ces récentes allégations sont scandaleuses. Pendant toutes les années au cours desquelles j’ai connu Johnny, il n’a jamais été physiquement violent avec moi et cela ne ressemble en rien à l’homme avec lequel j’ai vécu pendant quatorze merveilleuses années », a ainsi écrit Vanessa Paradis dans une lettre sur le site TMZ. Lily-Rose Depp, 17 ans, l’un des deux enfants que Johnny Depp a eu avec Vanessa Paradis a également publié sur le réseau social Instagram une photo d’elle toute petite et de son père lui tenant les mains pour l’aider à marcher. « Mon père est la plus douce et la plus aimante des personnes que je connaisse », a-t-elle écrit. Terry Gilliam, ami de Johnny Depp avec qui il a tourné plusieurs films a également volé à la rescousse de l’acteur. « Comme beaucoup des amis de Johnny Depp, je découvre qu’Amber est une meilleure actrice que ce que je ne pensais » , a tweeté le réalisateur de Brazil. Son message a suscité une montagne de réactions souvent indignées, rappelant notamment que les auteurs de violences conjugales peuvent tout à fait cacher leur jeu et se montrer parfaitement sympathique à leurs amis. 

Mais à ces soutiens officiels s’ajoute la complaisance de plusieurs articles de presse, relevés par Libération. Avant même que les accusations de violence conjugales ne fassent surface, Pure People titrait ainsi « Johnny Depp : Amber Heard demande le divorce juste après la mort de sa mère« , faisant écho au décès de Betty Sue Palmer, la mère de l’acteur. Un article du Figaro Madame a noté chez Heard « une attitude qui relève plus ou moins de l’hystérie depuis le début des festivités juridiques« . Certains journaux people ont également publié une photo de l’actrice souriante à la sortie du tribunal après avoir obtenu son ordonnance restrictive. Un moyen indirect de renforcer l’image d’une femme calculatrice et nullement émue par ce qu’elle est censée traverser.

Plus grave, le Daily Mail et Gala (qui a retiré son article du Web) utilisent la bisexualité de Heard comme argument pro-Depp. Sa bisexualité, présentée de manière négative, est souvent mise en cause comme motif de tensions dans son couple. « Le mariage entre Johnny Depp et Amber Heard est tombé à l’eau après qu’il est devenu fou de peur que sa femme bisexuelle ne le trompe avec Cara Delevingne », écrit le tabloïd anglais. « Jolie poupée texane, Amber Heard s’est distinguée comme elle pouvait. D’abord en affirmant sa bisexualité », croit bon de souligner le magazine people français. L’article de Gala demande également aux hommes de se méfier car « Barbie Heard sait s’offrir aux femmes aussi ». 

Mais ce genre de couverture médiatique, qui transforme la présomption d’innocence en une présomption de culpabilité de l’accusatrice, peut rendre plus difficile la décision de témoigner en cas de violences domestiques. Le hashtag Twitter #IamWithJohnny n’a fait que renforcer ce musellement de la parole. Si les avocats ont tenu à rappeler que la jeune femme est « la victime », c’est pour contrer les accusations dont elle fait l’objet sur réseaux sociaux de la part de personnalités connues, d’anonymes et des médias. Autant de voix qui soutiennent l’acteur et accablent Amber Heard sans lui accorder le moindre bénéfice du doute. Comme souvent dans ces affaires de violences conjugales, la parole de la victime présumée, est remise en question.

L’affaire Denis Baupin

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L’affaire Depp, comme l’affaire visant l’ancien vice-président de l’Assemblée Nationale Denis Baupin, sont révélatrices de la manière dont les violences envers les femmes sont perçues dans la société. Ces deux affaires ont beaucoup à nous apprendre sur la manière dont sont traitées les violences envers les femmes dans notre vie de tous les jours. Le cas Denis Baupin est en tous points différents. Trois semaines après les premières accusations portées à l’encontre du député écologiste, cinq nouveaux témoignages viennent accabler le député. Cinq femmes, dont deux à visage découvert, ont décidé de sortir du silence et de raconter des faits pouvant relever du harcèlement ou d’agressions sexuelles.

Les femmes ayant accusé le député écologiste de harcèlement sexuel ont immédiatement reçu des soutiens, que ce soit dans les médias ou dans la rue. 17 ex-ministres, de gauche comme de droite, d’Aurélie Filippetti à Valérie Pécresse en passant par Christine Lagarde et Cécile Duflot, ont d’ailleurs écrit dans le Journal du Dimanche une tribune « Nous ne nous tairons plus » pour dire stop au silence et à l’impunité face au harcèlement sexuel. Plusieurs organisations féministes ont par ailleurs organisé un rassemblement devant l’Assemblée Nationale pour dénoncer le machisme en politique. La parole de ces femmes, contrairement à celle d’Amber Heard, a été globalement entendue, même si Denis Baupin remet en cause ces accusations et que son épouse, Emmanuelle Cosse, parle d’un « emballement médiatique »

A cela, plusieurs raisons. La force du nombre, tout d’abord : elles sont huit à avoir témoigné contre lui et ont été rejointes par cinq autres femmes. Les femmes qui témoignent seules la plupart du temps sont plus facile à attaquer. Ce qui est le cas d’Amber Heard aujourd’hui, qui semble seule contre tous. A l’argument du nombre s’ajoute celui de la classe sociale des accusatrices. Le fait d’être élue est le gage de quelqu’un dont la parole a du poids. Ce sont des femmes considérées. Amber Heard a l’image d’une jeune arriviste, vénale, manipulatrice et avide d’argent. D’autant plus qu’en face d’elle se trouve Johnny Depp, l’idole d’Hollywood soit « un homme beau, riche, adulé, sympa, un peu bad boy ». Dans ce cas il est bien plus aisé de remettre en question la parole d’Amber Heard que celle des élues politiques.

Il est donc important que les médias disent stop à l’impunité et au silence. Parler de ce genre d’affaire est très important et peut permettre de faire avancer les choses. En parler, c’est aussi protéger d’autres femmes, qui sont de potentielles futures victimes. C’est également faire savoir qu’il n’y a personne au-dessus de la loi, et mettre à bas le sentiment de toute-puissance dont jouissent certaines personnalités.

Ophélia Pinto

Crimes sexuels : entre complaisance et silence assumé des média…

par contributeurs Temps de lecture : 9 min
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