Figure montante de la littérature australienne, Stephanie Bishop, arrive en France avec De l’autre côté du monde. Ce roman, sorti en août chez Fleuve Éditions, raconte l’histoire de Charlotte et Henry. Un récit sur le couple, le rôle de parents, le déracinement… une tranche de vie. En 284 pages, l’auteure nous embarque dans un huis clos dont on veut se libérer.

Charlotte : Parole d’une étrangère en son foyer

De l’autre côté du monde a pour personnages principaux : Henry et Charlotte. Néanmoins, celle qui mène la narration est bien la femme au foyer. Dès les premières pages du livre, on sent une femme mal dans sa peau. L’histoire se déroulant en 1963, on ne parle guère encore de dépression post-partum, mais elle est bien là. Une phrase illustre clairement ce mal qui ronge : « Charlotte ne se dit pas : Je suis une mère. Elle se prend plutôt à penser, comme s’il s’agissait d’un rébus : Je suis une femme qui a un enfant » (P38). Le déménagement en Australie ne va pas arranger les choses : Pourtant aujourd’hui, la répulsion a pris le dessus : ce besoin de solitude, d’être seule, loin des enfants » (P94). Elle se questionne sur son avenir et seule la peinture l’aide à tenir : « Il faudrait que je me réinvente, mais quand j’y pense, ce serait comme tenter de devenir personne, ou quelqu’un d’autre, quelqu’un qui n’est pas moi. J’ai peur de n’être plus rien si je renonce à la peinture. Comme si je m’effaçais moi-même » (P156). Cette lassitude, ce profond mal-être, n’est pas dû qu’à la maternité, elle est aussi relative à son couple : « Cela la navre, cette comédie du bonheur. Ce père aimant » (P186). Elle en vient donc à rêver dans les bras d’un autre homme : « Tu sais que je t’aime dit Nicholas » (P232). Cette relation non plus ne vas pas l’épanouir et, du jour au lendemain, elle s’en va en laissant « un mot sur la table de la cuisine, griffonné sur un bout de papier ».

Henry : Parole d’un étranger en son pays

L’intégration et le sentiment d’appartenance sont des thématiques majeures du livre de Stephanie Bishop. Henry a émigré en Angleterre petit quand l’Inde est devenue indépendante. Il a une perception différente des choses : « Aujourd’hui encore l’Angleterre lui semble une entité secondaire, un dérivé, une désillusion. Ce qui explique peut-être pourquoi il lui est si facile de partir » (P61). Il peut, se sentir aussi bien chez lui en Australie qu’en Angleterre : « Henry devant ce spectacle croit voir revenir à la vie les ciels des plaines de son enfance » (P77) au contraire de Charlotte : « Henry et elle sont tous les deux des enfants de l’Angleterre, mais à mesure que le temps passe, c’est plutôt l’Angleterre qui devient son enfant, tel un petit paquet plein de vie qu’elle voudrait garder » (P121). Ce sentiment qu’a Henry de n’appartenir à aucune terre lui vient de son déracinement précoce et de sa mère qu’il mentionne souvent : « Elle avait un rêve absurde : les Anglais revenaient et elle retrouvait sa place au sein de l’étrange frontière entre les deux cultures. Elle pourrait alors aspirer à devenir une des leurs, une Britannique. En leur absence c’était comme si elle se trouvait en terre étrangère, perdue » (P175). Stephanie Bishop à travers ce personnage questionne le lecteur sur son identité. Au-delà d’une adhésion à une patrie, Henry, bien que professeur, n’a pas trouvé sa place dans la société : « Il se demande quel effet cela pouvait faire d’appartenir à une communauté et de ne jamais en douter » (P199).

Stephanie Bishop : Parole d’auteure étrangère

Charlotte adore se balader dans la campagne anglaise et l’auteure nous décrit magnifiquement le paysage : « Elle longe l’étang à présent recouvert d’une pellicule d’argent, les haies de mûriers givrées. Le ciel est marbré de brun et de gris, l’air rempli d’odeurs de bouse et d’herbe » (P17). Toutefois, de part sa narration Stephanie Bishop nous fait vivre un huit-clos très particulier. En effet, on comprend rapidement que la femme est enfermée dans son foyer. Son univers se cantonne à sa maison et à ses filles peu importe le pays. L’enfermement physique est symbolique de son emprisonnement mental. Elle ne vit que pour son couple : « Jusqu’ici elle ne s’était pas rendu compte à quel point elle attendait son retour le soir, combien sa présence était un réconfort » (P204). L’auteure nous fait croire, à l’émancipation, lentement, mais sûrement, grâce à la prise de conscience de son personnage : « elle est trop engagée dans cette vie à présent pour ne pas voir qu’elle ne souhaite pas continuer ainsi » (P213). Cependant, et c’est ce qui nous laissera dubitatif, la fin ressemble à un retour en arrière plus qu’à un nouveau départ, comme si on ne pouvait faire réellement table rase du passé. De l’autre côté du monde n’est pas un roman d’aventures dans le bush australien, mais une histoire axée sur la psychologie d’un couple fracturé où toute personne extérieure ne peut pénétrer.

Tous les mardis et vendredis, nos rédactrices de la rubrique littérature vous parlent d’un livre qu’elles ont aimé. Ne tardez plus, allez découvrir nos autres chroniques !

Stephanie Bishop nous fait voyager De l’autre côté du mon…

par Aliénor Perignon Temps de lecture : 4 min
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