Le Goncourt, c’est « sans doute » le prix le plus poussiéreux de la littérature française. Ah bon ?

Bienvenue dans les coulisses de la littérature 

L’invitation dit 12h30 ; Marie Dabadie, la secrétaire Générale de l’Académie, précise 12h dans son mail. Pour une fois, je suis pile à l’heure.

J’avance rue Gaillon, entre la Rue de la Paix et le quartier Opéra. Il n’y a pas grand monde à cette heure-ci, à part quelques hommes en costume sur les terrasses. Le soleil cogne tout légèrement, deux cuisiniers fument une clope devant l’entrée de service d’un Best Western. Je n’ai aucune idée de ce à quoi je peux m’attendre.

C’est Par Antoine Westermann que j’aperçois d’abord. La longue inscription titille mon œil bien avant que je déchiffre les petites cursives au centre du bandeau – Drouant. Le menu affiché est hors de prix.

La terrasse est d’un chic déconcertant, loin du tape-à-l’œil du XVIème. Le vrai chic, celui qui a l’élégance modeste. Comme l’Académie Goncourt ? Je me demande si, après tout, le comité pourrait n’être qu’une bande de vieux potes adeptes des bonnes choses – la bonne bouffe, la bonne littérature.  

La porte à cloche m’intimide. Dans l’immensité du luxe Drouant, je me sens toute petite. Le maitre d’, comme diraient les anglophones, m’accueille.

 

 Goncourt  Andras Lafon
Marie-Hélène Lafon est couronnée du Goncourt de la nouvelle pour « Histoires ».

« Je viens pour le Prix Goncourt »

Il pianote sur son ordinateur ; j’observe les dorures baroques de ce havre de paix. La salle est presque vide, à l’exception de quelques clients cachés dans d’intimistes recoins. Drouant jouit de ce calme si caractéristique de l’opulence. Je me suis rarement sentie moins à ma place.

« Ce sera en haut des escaliers », indique-t-il dans un sourire. Moquettés, évidemment, et ceints de lourdes barres dorées.

Des escaliers qui aboutissent à une salle… vide. Je vérifie l’heure : 12h05. Les tables sont prêtes, les coupes sont vides, les serviettes attendent les hors d’œuvre, les serveurs rient dans une succursale. Je me demande si je suis au bon endroit. J’attends. J’en profite pour admirer la petite bibliothèque sous verre qui trône contre un mur, témoignage de l’histoire du Goncourt.

 Je me dis que Malraux a foulé cette moquette. Je me ratatine.

Un homme me rejoint, me salue, s’assoit à mon opposé. Au moins, on ne se gêne pas. L’occasion parfaite de réviser. Les auteurs en lice pour ce Goncourt du premier roman comptent Olivier Bourdeaut pour En Attendant Bojangles (Finitude), ce titre qui a déjà raflé trois prix et tant d’éloges. C’est notre chouchou, mais je ne serai pas contre un peu de diversité. Catherine Poulain est aussi dans la course, avec son très remarqué Grand Marin (L’Olivier). Bianca, de la mosellane Loulou Robert (Julliard), et Wanderer, de Sarah Léon (Héloïse d’Ormesson) viennent clore les possibilités réduites du palmarès. Je note que la sélection est loin de consacrer GalliGraSeuil – on l’a tant reproché aux prix littéraires en général, au Goncourt en particulier.

Un deuxième homme arrive, nous salue, s’installe entre nous sur l’interminable banquette. Le malaise est total. Je me demande si je peux me cacher aux toilettes en attendant que la salle se remplisse. Puis un troisième, qui prend siège dans un coin inexploité de la salle. Nous sommes donc quatre, d’âge dirons-nous variable, scotchés à nos portables en attendant ce cocktail qui n’en finit pas de ne pas commencer. Pas sûr qu’Edmond de Goncourt aurait approuvé.

La première à pénétrer le cercle des smartphone n’a pas d’âge, mais elle a une écharpe rouge avec laquelle elle s’évente. Elle porte sur elle l’élégance du temps, de l’habitude, des livres reliés. Le plus âgé des trois hommes sursaute à son encontre, se réveille d’entre les connectés : le clapet de son téléphone claque en un geste souple et archaïque, sa veste en tweed se précipite vers elle – le jeu du cercle littéraire commence. Le sujet ? La retraite.

L’Académie ne gravira les marches qu’à 12h45, après avoir laissé arriver éditeurs, journalistes et photographes. La remise des prix se fera en très petit comité aujourd’hui.

 

 « Vous avez laissé les femmes à la cuisine ? »

 Goncourt  Andras Lafon
Le Printemps des Poètes est salué à l’unanimité pour son remarquable travail à démocratiser cette littérature qui semble inaccessible.

La large salle compte moins de trente personnes ; la moyenne d’âge les dépasse largement. Les prises de contacts se multiplient, plus ou moins aléatoires : « On s’est vus à la radio ! », « On s’était envoyé un mail, une fois … ». Je me dis que je ne suis pas la seule à ne pas me sentir chez moi dans les hauts-lieux de la littérature française.

Marie Dabadie entre dans la salle. Elle irradie. C’est la première qui vient à mon encontre. Elle m’appelle Marine, je n’ose pas la reprendre. Ce midi, je peux bien m’appeler Pénélope si elle le veut.

Les confluences sont désormais formées – Flammarion, Actes Sud, Albin Michel : ici, on ne donne pas son prénom, on donne son étiquette. Une manière, peut-être, de gager son titre contre un peu d’assurance. A croire que le comité mordrait.

Malmené autant qu’adoré par l’ensemble du Monde du Livre, boudé par l’opinion, loin d’un Flore subversif et d’un Prix France Culture-Télérama participatif, l’Académie peine à se défaire de la désuétude qu’on lui prête. Ici, c’est surtout son aura qui rayonne.

Poussiéreuse, l’Académie Goncourt ? Leur garde-robe, peut-être. « Vous avez laissé les femmes à la cuisine ? », claironne l’un des invités. Curieusement, son humour machiste n’a rien d’offensant, au milieu de ce parterre d’éditrices de renom. Ils ressemblent à une bande de vieux potes, taquins, accessibles – je verrai presque en eux mes parents et leurs amis, d’ici une dizaine d’années.

On tend à Marine la sélection officielle pour le Goncourt de la biographie, qui sera voté début juin – je la range dans mon carnet, touchée par le geste attentionné. On aurait pu me l’envoyer par mail. Cette désuétude a quelque chose d’agréable.

On me tend une coupe de champagne, on se concentre en cercle, signe inexorable : ça commence.

  Goncourt  Andras Lafon

Despentes & Schmitt aux manettes du Goncourt

Tout commence par une ode à la poésie louant le travail acharné du Printemps des Poètes, à l’unanimité, pour faire perdurer cette littérature. « La poésie est accessible », affirme-t-on avec passion, avant de saluer Marie-Hélène Lafon.

Sa coupe de cheveux est d’un autre âge, son sourire est humble, empreint d’émotion. « Nos deux nouveaux membres ont tenu à lire son éloge, ce sera donc un double éloge » pour l’auteur d’Histoires (Bouchet Chastel), lauréate du Goncourt de la nouvelle. Virginie Despentes et Emmanuel Schmitt s’y collent, la première tremblant devant le micro, le nez rivé sur sa feuille, le second, badin et malicieux. La moyenne âge chute vertigineusement. Ils apportent une belle fraîcheur au groupe, et sans doute aussi le panache d’une nouvelle génération de grands noms de la littérature, de ceux qui la consacrent.

« Il y a des textes dont la modestie touche au sublime. Histoires appartient à cette bibliothèque-là », conte Éric-Emmanuel Schmitt. « C’est une conclusion brutale. Cette France rurale que Marie-Hélène Lafon peint avec autant d’âpreté, pour beaucoup d’entre nous, c’est celle de nos parents et de nos enfances ni oubliées, ni si lointaines ». 

 

 Goncourt  Andras Lafon
Le Goncourt du Premier Roman va à Joseph Andras. « De nos frères blessés » sortira mercredi chez Actes-Sud.

Joseph Andras, sans mondanité

Plot twist. Des quatre auteurs retenus lors de la sélection pour le Goncourt du premier roman, aucun ne sera couronné cette année. Seule Loulou Robert récolte une voix pour Bianca. Le reste du jury décerne ses lauriers à Joseph Andras. Personne n’est surpris ici, à part peut-être moi. Le jeu du cercle littéraire s’accentue : pour entrer dans la confidence, il faut networker. Poussiéreux, ce Goncourt ? Loin de là : plus moderne comme discrimination, tu meurs.

C’est « une histoire réelle, des faits vrais, mais c’est la littérature qui nous la raconte. C’est un grand livre avant être un grand premier livre ».  De nos frères blessés réhabilite la figure du militant communiste et anticolonialiste Fernand Iveton, auteur d’une tentative d’attentat sans victime, unique Européen guillotiné lors de la guerre d’Algérie. « C’est un premier roman, mais, en le lisant, on est surpris par sa maturité, sa tenue, son écriture, sa construction » explique Philippe Claudel.

Joseph Andras n’a pas répondu présent, préférant travailler, dans l’ombre, à son prochain roman. C’est son éditrice qui prend la parole pour lui, pour remercier les jurés. Elle s’émeut devant cette récompense presque hasardeuse d’un manuscrit qu’elle avait d’abord refusé, devant ce nouveau prix pour Actes-Sud, la maison Nîmoise qui s’est fait un nom parmi les grands, notamment en décrochant, cet hiver, le Prix Goncourt avec Boussole, de M. Enard. Le reste des confidences se fera en petit comité, entre amis de la littérature, en partageant un petit four avec Eric-Emmanuel Schmitt, ou une cigarette avec Virginie Despentes, écrasée dans les cendriers immaculés de la terrasse chez Drouant. Ces cendres sont bien la seule chose poussiéreuse que j’ai pu trouver ici.

Reportage dans les coulisses du Goncourt

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 7 min
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