Il a fait parler de lui à Cannes, il a obtenu le grand prix à Gérardmer, Grave fait maintenant une sortie remarquée dans les salles françaises. Le premier film de Julia Ducournau va vous prendre aux tripes par sa bonne dose de subversion (et de sang).

Un film saignant pour une critique à point

Grave, c’est l’histoire d’une jeune fille, Justine, qui rentre en école de vétérinaire. Ces parents y sont passés, sa sœur, Alexia, y est également. Comme tout les élèves et sa sœur avant elle, Justine est bizutée, humiliée par les étudiants des années supérieures. Et son végétarisme ne va pas tenir longtemps. Ce qui est en jeu dans Grave, c’est la confrontation des marginaux à la norme forcée des rituels et institutions de la société. Justine, et avant elle sa sœur Alexia, vont perdre leur régime végétarien parce qu’on les aura forcés à être contre ce qu’elles sont sous peine d’être exclue. La force du film, et c’est la surprise, n’est pas de prendre le parti uniquement des végétariens mais de tout ceux qui sont exclus pour une raison ou une autre : Adrien est gay et subit l’homophobie, l’infirmière raconte à Justine l’histoire d’une patiente grosse qu’elle a eu en consultation, le professeur blâme Justine pour ses privilèges et sa facilité relative à réussir contrairement à Adrien, le routier recadre Adrien pour avoir balancé des clichés sur eux de façon gratuite et blessante, etc…

L’universalité du sang et de la souffrance

Grave sait donner sens à la violence visuelle qu’il représente. Logiquement mais magistralement, Julia Ducournau dépeint des jeunes qui se font bouffer entre eux par la norme sociale. Aucune place n’est laissé à de la marginalité, le processus de la vie étudiante et du bizutage (l’exemple du film) aura raison soit de leurs différences, soit d’eux même. Et on le ressent dès qu’un personnage un peu différent s’exprime. Le malaise est pesant et font se manger entre eux les amis, les sœurs, les parents. Le film exprime visuellement par le cannibalisme ce mal-être intégré. Le sang ne devient plus un repoussoir mais un refuge, une consolation. Pour survivre, il faut manger les autres. Pour réussir, il faut battre les autres. On assiste à une autre forme de sélection naturelle.

Grave : la réconciliation de la critique et du genre

C’est l’autre beauté de ce film, Grave permet la réconciliation d’une certaine critique française avec un style de cinéma mal aimé en France. Ce n’est pas un hasard si le film est une co-production franco-belge, jamais il n’aurait existé avec les seuls financements français. En soi, l’existence et l’équipe de ce film est en symbiose avec son message : C’est la marginalité qui fait violence pour s’incorporer dans cette norme classique. Un film d’horreur, réalisé par une femme, avec deux filles végétariennes et un arabe gay comme personnages principaux. L’intelligence de Julia Ducournau est aussi dans le casting des acteurs secondaires : prendre les marginaux qui font la joie de la norme de notre cinéma (Bouli Lanners, Laurent Lucas, Marion Vernoux). Grave, c’est un bonheur cru de cinéma dans un paysage français beaucoup trop normalisé.

Grave : quand la norme vous bouffe

par Christophe Lalevee Temps de lecture : 2 min
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