Il y a des articles que l’on préférerait ne jamais avoir à faire. Hommage, décryptage et coup de gueule sur la tuerie du 13 novembre 2015.

Bataclan

Avant toute chose, nous souhaitons un immense courage aux proches des personnes décédées ou blessées, ainsi qu’à toutes les personnes qui ont assisté à des scènes traumatisantes.

Tout commence par une notification sur le téléphone. Alerte attentat dans un café du 10ème. S’en suit la course jusqu’à chez soi (pour les plus chanceux) et l’enfermement dans son appartement. On allume alors la télé pour prendre notre dose de porn-information ou l’on prend le mauvais réflexe d’aller sur Twitter. Les infos fusent, défilent, déferlent. Des morts, un lieu, puis deux, puis six. Des cafés, un stade, le Bataclan, bref tous les endroits que les amoureux de la vie que nous sommes aiment et fréquentent.

Commence alors une salve de textos inquiétés. C’est mignon. Au début. Après, on se demande rapidement la valeur de l’inquiétude. Que ta mère s’inquiète, OK. Que cet ex ou ce gars qui se prétend être ton pote mais ne donne pas de signe de vie depuis 4 ans te demandent subitement de tes nouvelles peut sembler plus malsain. C’est humain, il faut s’approprier ce qui arrive. La catastrophe est d’autant plus grande si l’on peut jouer sur la peur en racontant à ses amis « attends moi j’ai une tante au 14ème degrés et mon ex de mes 14 ans qui habitent sur Paris… ça fait froid dans l’dos ».

Le grand drame est d’apercevoir pour tous les amoureux de Paris ces lieux connus de tous dévastés. Amoureux du spectacle ou alcoolos mondains, on connait tous le Bataclan, et les terrasses de ces bars sympas du 10ème et 11ème. Une fois passé le constat personnel, il faut peut-être se rendre compte de ce qui se cache sous les actes. Il est inévitable de se comparer dans la souffrance, on ne peut pas s’empêcher de se revoir dans ces lieux, et la question « Hé, t’es déjà allé au Bataclan, toi ? » ou le constat « attends j’ai un pote qui était au stade de France » sont quasiment inévitables. C’est nombriliste, égoïste, et tout ce que tu veux, n’empêche que ça dénote d’une chose positive : on a conscience que ça aurait pu arriver à n’importe qui, même à toi.

Bataclan, mon amour

Bataclan

Elles sont peu nombreuses, ces salles, où le nom évoque quelque chose à tout le monde. Et c’est pourtant à ça que l’on reconnaît une salle mythique. L’Olympia, Le Trianon, La Cigale… Le Bataclan.

1500 places, programmation éclectique allant de grands humoristes aux plus mythiques des groupes de musique, le Bataclan a vu défiler une infinité d’artistes, des milliers d’étoiles dans les yeux des spectateurs, et ce putain de soir, des coups de feu. Ils ont réussi leur coup, les salauds. En ciblant le Bataclan, en plus de faire de nombreuses victimes, ils visent notre culture, notre envie de danser, de faire la fête. Nous voilà donc embarqués dans un combat sans fin vers la liberté de s’amuser et de sortir.

Bataclan symbole culturel

Mercredi 18 novembre, devant le Théâtre des Blancs-Manteaux, je discute avec une chargée de communication d’artistes. C’est aussi une passionnée, et nous ne pouvons pas nous empêcher de sortir au théâtre. Pour la peine et pour résister à cette peur de sortir, elle est allée voir un spectacle tous les soirs depuis le début de la semaine, et son observation est claire : les gens désertent les théâtres. Le résultat est d’ailleurs sans appel : nous ne sommes qu’une vingtaine à applaudir l’humoriste qui jouait son spectacle ce soir-là. Ça fait mal de voir les théâtres parisiens se vider, déjà qu’ils n’étaient pas très remplis… Depuis quelques jours, tu dois d’ailleurs forcément avoir vu sur les réseaux sociaux l’image « Tous aux spectacles », mais concrètement, est-ce que ça va changer grand chose ?

Bataclan

Oui, il faut se relever et vivre comme avant, mais on ne peut pas reprocher aux gens de vouloir souffler un peu. Puis, un petit peu comme pour Charlie en janvier, c’est toujours délicat de prendre une cible pour symbole. Charlie a été relayé au rang d’héros de la liberté d’expression en janvier, et aujourd’hui Bataclan se retrouve comme étant un symbole pour promouvoir la culture. Hé Bataclan, ça veut pas dire que je te soutiens pas, au contraire, qui pourrait te jeter une pierre actuellement ? Je dis juste que je veux pas qu’on se serve de toi pour bouger le cul des gens pour qu’ils aillent au théâtre, t’as déjà bien d’autres choses à penser / panser.

Enfin, c’est indéniable que nos plaisirs du quotidien ont été touchés en pleine gueule. Les gens qui ont été visés sont comme vous et moi. Même pas humoristes, même pas provoquants, juste des gens qui cherchaient à se détendre après leur semaine. Leur crime ? Aller se mater un bon concert au Bataclan ou s’en griller une à la terrasse d’un bar. Ils ont 20, 30, 40 ans, ils sont étudiants, parents, enfants… Bref, t’as capté le principe. Alors oui, on peut comprendre que les gens n’aient pas tous l’envie de résister, pour le moment. Et non, ça ne veut pas dire « qu’ils ont gagné », juste qu’on peut parfois avoir besoin de temps pour assimiler la mort, la guerre, et le monde qui se barre en couille.

« L’avenir est un long passé »

Au-delà de cette question de résistance et d’envie de « prouver que l’on a pas peur » (pour reprendre des mots que l’on a tous entendu cette semaine), il y a forcément la partie « compréhension de ce qui nous arrive ». Comment comprendre, quand on est né le cul dans le coton, qu’on a reçu une éducation, que l’on prône la liberté, que des gens, aujourd’hui s’extrémisent au plus haut point et décident de partir en Syrie pour faire sauter la tronche à d’autres. Concrètement, c’est pas vraiment possible de comprendre tant nos systèmes de pensée sont opposés. Et pourtant, il le faut. Il faut, petit à petit, intégrer que nous sommes en guerre, que les pages de nos livres d’histoire n’ont pas fini de se remplir, et que surtout la paix n’existe pas. Tu me diras que c’est pas nouveau, qu’il y a des conflits mondiaux depuis des années, ect. « You may say i’m a dreamer, but i’m not the only one » comme dirait la fameuse chanson que l’on a largement entendu ces temps-ci. Je sais que je ne suis pas la seule à rêver d’un monde meilleur, et à prendre petit à petit conscience que non, cela n’arrivera sans doute jamais. Et ce travail-là, il est long.

Alors, sincèrement, il faut rendre hommage aux artistes, aux techniciens et équipes du Bataclan, aux proches des victimes qui vivent actuellement des moments indescriptibles. Mais il faut rendre aussi hommage à tous ceux qui aiment les plaisirs de la vie, à savoir kiffer un bon spectacle ou boire des verres entre amis en terrasse. Bref, nous tous, qui ne savions pas qu’en 2015 en France, nous risquions nos vies en sortant.

Le Bataclan est une salle mythique pour les passionnés du spectacle, au nom de tous ceux qui ont fait de cette salle un lieu unique, et au nom de tous les artistes, j’espère sincèrement que ces horreurs ne nous enlèveront pas l’envie de sortir voir des spectacles. Enfin, dès que l’on aura digéré tout ça. Parce qu’il faut parfois du temps pour comprendre. On veut juste le temps de prendre conscience que « l’avenir est un long passé », de comprendre que le monde n’est qu’une éternelle répétition de violences, puis, promis, on sera là.

Chanson datant de 1998, qui était à la base censée dénoncer la montée de l’extrême droite. Plus généralement, elle montre que la violence est malheureusement toujours vouée à réapparaître, et que tout est cyclique.

« Hé, t’es déjà allé au Bataclan, toi ? »

par Laurène Thiéry Temps de lecture : 6 min
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