La couverture de Karoo, aussi brillante que son récit, est sans doute le meilleur signe que vous devez acheter ce roman illico : oracle du génie de Steve Tesich, le carton doré vaticine une aventure cynico-romantique délicieuse, vrillée d’un dénouement terriblement tragique. Un chef-d’œuvre qui mérite sa place sous quelques sapins. 

   
KAROO   

Steve Tesich ? Un nom qui évoquera sûrement quelques souvenirs aux passionnés de cinéma que vous êtes. Auteur de l’adaptation sur grand écran de ‘’La Bande des quatre’’ (Peter Yates) pour lequel il fut oscarisé en 1979, Tesich fait ses armes sur les planches de Broadway où il donne l’un de ses premiers rôle à un petit nouveau de la scène, Matt Damon. Il a à peine le temps d’achever les pages de Karoo qu’il décède brutalement, à l’âge de 54 ans – une existence courte mais romanesque qui lui donne matière à écrire, du rêve américain à la grande désillusion.

D’origine serbe, Tesich arrive à Chicago en même temps qu’il entre dans l’adolescence. Sans parler un mot d’anglais, il achemine son American Dream en gravant un à un les obstacles qui s’opposent à lui, dont celui de la langue : Doctorant, champion de cyclisme amateur et dramaturge à succès, la vie de Tesich est une preuve en soi que l’Amérique donne sa chance à tout le monde. Mais aussi fulgurante son ascension est-elle, aussi rutilants sont ses déboires : il consomme son divorce avec le continent lors du conflit avec la Yougoslavie, où l’attitude de Washington l’écœure.

C’est dans cette grande désillusion étendue à la culture américaine qu’il puise son matériau pour fabriquer Karoo, bijou de nihilisme cynique dans lequel il démonte une Amérique matérialiste imbue d’elle-même. Portrait.

Karoo, visage du vice et de la déchéance

Cinquantenaire bedonnant, riche et cynique, matérialiste à l’extrême, ‘’aller au pressing le samedi était ce que j’avais de plus proche de la religion’’.  Fumeur invétéré, addict à l’alcool à tel point qu’il s’y révèle insensible, père divorcé d’un jeune garçon en mal d’affection dont il ne s’occupe pas vraiment et écrivaillon raté – Saul Karoo a tous les vices, et incarne à lui seul la déchéance du capitalisme.

Script Doctor pour l’infernale machine Hollywoodienne, il réécrit les scénarios atypiques, les mutile et les aseptise pour les faire rentrer dans le moule sacré des canons hollywoodiens, en dézinguant leur charme et leur truculence au passage. Sa nouvelle mission le mène face aux rushs d’un temple du cinéma américain, Arthur Houseman, dont il doit retoucher la dernière création. Mais le film enclenche un mécanisme d’actions qui l’emmène à l’autre bout du pays, et déclenche une tornade d’états et d’émotions, de mensonges et de péripéties. Dans ce roman comme dans la vie, tout part d’une rencontre.

Cette rencontre, c’est Leila  Millar, une jeune actrice médiocre dont toutes les scènes sont coupées au montage. Il suffit qu’elle apparaisse sur l’écran pour prodiguer à Karoo le réveil de sa vie : il s’embarque alors dans une aventure hors-norme au contact de la jeune femme. Trio amoureux redoutable teinté d’un Œdipe brillant et ignoble, Karoo – le roman comme le personnage – incarne l’hubris en marche sous toutes ses formes.

 KAROO POINTS

Génération désenchantée, roman de l’enchantement

Monument d’une comédie sinistre fleurie d’humour noir, Karoo, c’est d’abord 200 premières pages de sarcasme dans les pas d’une vie citadine et débauchée à NY. Mais sous couvert d’un portrait touchant et un peu ridicule d’un quinqua attachant, se cache une critique exacerbée de la contemporanéité du monde de Tasich, qui est d’ailleurs toujours le nôtre vingt ans plus tard. D’une industrie des spectacles sclérosée par ses magnats en passant par ses mœurs, son absence de scrupule ou la prévalence rance du bénéfice miroité, de la société américaine dont Saul Karoo nous offre un pathétique condensé en passant de l’obésité au consumérisme, et de son égoïsme à son fond complètement malade, on retient surtout une scène symboliquement drolatique : Karoo, en quête d’une nouvelle assurance maladie, se plie au jeu d’un check-up complet, cocasse dans ce qu’il est factice d’un bout à l’autre de la séquence, du médecin véreux remplissant des certificats de complaisance, au patient qui ment pathologiquement à toutes les questions, et qui finit par s’enfuir en déguisant sa lâcheté sous un acte de bravoure.

Tragédie moderne et parodique qui se vrille en une odyssée futuriste fantasmagorique et hallucinatoire, Karoo est saisissant de virtuosité, brillant dans ce qu’il tisse une contemporanéité malsaine à une mythologique grecque revisitée, et habile dans sa peinture d’une farce nihiliste conjurée à une descente aux enfers tragicomique. Dipsomaniaque immunisé à l’alcool, incapable d’atteindre l’ivresse pour tuer l’ennui, Karoo est un Ulysse perdu entre la vacuité de son époque et la fatuité de son monde, et conte à la première personne le récit de sa chute bordée d’humour noir, d’une lucidité acide et de ralentis fleur bleue. Une montagne de tares et de contradictions qui finit par s’effondrer au bord d’une route, mais qui plonge le lecteur dans un abîme de perplexité et d’adoration. À lire absolument.

8,60 € – 600 pages – Editions Points – à se procurer ici Ecoutez un extrait du roman

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KAROO : Le vice et l’enchantement de Tesich

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 4 min
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