Tous les premiers samedis du mois, Canal Plus vous gratifiait d’un film suffisamment spécial pour que vous en reteniez sa fréquence. Tous les premiers mardis du mois, on fait (presque) pareil : on vous donne notre liste de lecture. Cinq titres récents à découvrir, cinq auteurs talentueux, gages d’une qualité littéraire certaine. En bref, c’est ni du Marc Dorcel, ni du Lars Von Trier, c’est un tout petit peu moins sulfureux, mais vous pourrez la partager avec vos proches. C’est frais, c’est bien écrit, et ça mérite que vous y jetiez un coup d’oeil.  Bonne lecture. 

Ce diaporama nécessite JavaScript.

 

89 Mois, Caroline Michel La Liste89 Mois, Caroline Michel

A cette époque-là, je pensais que la vie se déroulerait simplement : je rencontrerais un homme à vingt ans, peut-être vingt-deux, on tomberait amoureux et on ferait gentiment les choses dans l’ordre. Nos premiers rendez-vous, nos premiers jobs, des soirées entre amis, des dimanches interminables en famille, la décision de vivre ensemble, et un matin celle de faire un bébé. Je me voyais déjà laisser un post-it sur sa lampe de chevet : je suis enceinte. Lui qui rentre le soir, me soulève, sabre le champagne, dit ah bah non, tu ne peux pas voir de champagne. Des larmes dans ses yeux et ses mains qui relèvent mon tee-shirt, hâtives, pour sentir, tâter, palper. Une somme de clichés que j’attendais de pied ferme. […] J’en ai croisé des regards, j’en ai fait des rencontres. Mais rien ne s’est jamais construit comme je l’imaginais. 

Caroline Michel, on était déjà fan de son blog, By Ovary. Un recueil en ligne de bouts de textes qui deviennent des bouts de vie, des instants parfois tragiques, souvent marquants, toujours jolis. Ses mots ont la délicatesse de s’assembler à merveille pour toucher juste, pile là où il faut, pour disséquer nos habitudes et nos amours. Parce que si Caroline Michel parle de ce et de ceux qu’elle connaît, tout ce qu’elle écrit nous parle. Du flirt aux ruptures, la beauté de son exactitude laisse entrevoir un humour toujours fin, cathartique. 89 mois est son premier roman, et il ne nous déçoit pas.

Cette fois-ci c’est autour de Jeanne que s’orchestre l’opéra Michel. La trentaine, elle se fait larguer pile au moment où le désir ardent d’un enfant la prend. Rencontrer quelqu’un, aimer, construire, faire un bébé (s’il ne part pas avant), et après ? Quelles sont les chances que le papa ne la quitte pas ? Minces. Le couple, elle a fait une croix dessus. Ce qu’elle cherche, c’est un géniteur.

« Nous sommes le 28 août, il est trois heures du matin, c’est la Sainte-Augustine. Ce prénom t’ira bien. Une chance que je n’aie pas pris ma décision hier, tu te serais appelée Monique. » 

Caroline Michel tisse autour de Jeanne une épopée de mœurs qui se bousculent, entre la bien-pensance de sa meilleure amie psychorigide et l’aide déjantée d’une collègue aussi vrillée que son plan : provoquer des rencontres, coucher avec des hommes, surveiller son cycle, éviter son ex, lever les jambes après chaque rapport (au cas où).

Si la thématique du désir d’enfant déborde de la première à la dernière ligne de ce roman cocasse, l’écriture gracieuse de Caroline Michel sublime tout ce qui l’entoure : les déceptions amoureuses, le cœur qui bat la chamade, les attentes déceptives, cette mauvaise manie de la comparaison, les succès de nos amis qui nous ramènent immanquablement à nos échecs. La vie qui passe, rarement comme on l’avait prévue. Un roman qui force l’amour et l’identification d’un bout à l’autre. Vous êtes prévenus : une fois dans vos mains, vous ne le lâcherez pas. (Préludes

 

La Liste Majda en août, Samira SediraMajda en août, Samira Sedira 

« Majda savait dissimuler comme personne. Le masque de neutralité minérale qu’elle affichait ne laissait jamais rien paraître du bouillonnement rageur qui parfois pouvait la tenir éveillée plusieurs nuits d’affilée. Nul ne pouvait se douter qu’une moitié d’elle se serait damnée pour obtenir une caresse, une misère, quand l’autre moitié aurait tué de sang-froid, celle qui invariablement la lui refusait. »

Ce qu’on aime avant tout chez Samira Sedira, c’est cette écriture sans fard, cette cruauté et cette violence qui transparaissent à travers des mots incroyablement doux, cette mise en échec brillante des clichés attendus.

Majda a douze ans. Née dans une cité du Sud, aînée d’une fratrie de garçons, elle manque d’amour et de tendresse. A peine enfant qu’elle est déjà femme, à aider sa mère, à jouer à la maman, à s’affairer et se défaire de son enfance.

Majda a douze ans et elle commence à avoir des courbes. Elle est belle, elle a de la poitrine, c’est une jeune femme. Elle devient objet de désir potentiel, coupable des pulsions des hommes. Majda est sage, elle est bonne élève. Ils l’appellent la Trainée. Prisonnière d’un corps qu’elle ne contrôle pas et qui séduit malgré elle, elle doit être punie, logique démente de la misogynie ordinaire. Samira Sedira dissèque les rapports de pouvoir, la violence comme arme d’assertion du pouvoir d’un sexe sur un autre, sans caricature.

On attend un père misogyne, topos du genre – on en serait presque déçu. Trop réel pour coller à l’idée fantasmatique qu’on se fait d’une cité, Majda en août nous emmène au cœur d’une famille dévastée par un père trop normal pour le microcosme dans lequel il vit, tellement normal qu’il est perçu par ses fils comme dévirilisé. Un mari qui n’impose rien à sa femme, qui n’interdit pas à sa fille de sortir, qui ne contrôle ni leur emploi du temps, ni leurs fréquentations. Un homme qui aime sans dominer, une excentricité.

La violence frappe les fils, d’abord, élevés dans une société qui les contraint à être dominants ou dominés, sans autre alternative possible. « Ils disent que papa c’est un pédé ! » Elle rejaillit sur Majda, ensuite. 

Majda a 45 ans et Majda est folle. Confinée dans l’appartement familial de cette cité qu’elle a toujours connue et fuie, elle ausculte avec finesse son histoire. Dans un huis clos douloureux, elle met ses parents face à sa folie, pose des mots sur son enfance trop longtemps niée, sur le cœur du drame familial qui, peu à peu, se dévoile, dans le silence et le déni. Tous savent, personne ne dit. Comme si le taire pouvait effacer le passé.

Samira Sedira sait admirablement dire ça, cet entrelacs de règles tacites et inconscientes qui font le tissu des rapports hommes-femmes, qui les ligote et les emprisonne. Un bijou de justesse aux antipodes des clichés qui retrace le destin d’une femme brisée, à l’adolescence, au sein d’une famille maghrébine écartelée entre deux cultures, en parvenant à ne jamais tomber dans les polémiques faciles et trop médiatisées de l’intégration et des religions. (Rouergue

 

La Liste La grève des femmes formidables, Alex RivaLa grève des femmes formidables, Alex Riva

« Elles vivaient la même situation : le mari toujours en demande et la femme peu motivée. Etait-ce vraiment cela, la vie de couple au bout de dix ans ? Quand j’essayais d’en parler avec Julien, il fuyait. […] Aujourd’hui, Julien vient de fêter ses deux ans de relation avec Sophie, et ils attendent un heureux évènement pour la fin de l’été. Quatre ans après notre séparation, une question me taraude encore : où puis-je trouver ce fameux bonheur après lequel nous courrons toutes ? » 

Quatre femmes, quatre problèmes existentiels. Divorcée, Emma cherche le bonheur que son ex-mari a su retrouver dans les bras d’une autre, mais multiplie les plans foireux. Chloé vit une relation intense et clandestine avec un homme marié qui promet de quitter sa femme. Andréa vit une histoire idyllique avec Vincent, mais deux ombres viennent entacher son tableau parfait : son job d’avocate, qu’elle supporte de moins en moins, et le bébé qui ne vient pas. Alice, dernière copine en détresse, est coincée dans un couple fantomatique et has-been où le partage des tâches a de rances relents de domination masculine des années 20 : elle s’occupe des enfants, de l’appart, de la cuisine, des courses – de littéralement tout, en plus de son job, quand son époux se contente d’accumuler d’harassantes heures de travail et de jouer au golf.

Quatre copines tiraillées entre leur job, leur mec et l’image du parfait bonheur auquel elles aspirent : les quatre femmes formidables décident qu’avant de faire un burnout, il leur faut une pause. Comme une sorte de Sex & the city 2.0, elles entament une grève de la mère attentionnée, de l’épouse présente, de la maîtresse sulfureuse et de l’employée indispensable.

Le roman est léger, plaisant, parfait pour se détendre sur une plage cet été, où pour patienter dans le train. Il est facile de se laisser entraîner dans le sillon des quatre filles dans le vent tant la recherche d’un bonheur parfait ou le diktat sociétal du devoir de perfection féminin rend le syndrome d’identification évident.

La lecture est néanmoins freinée à quelques reprises par cette facilité, justement, de l’intrigue qui va là où les filles l’entraînent, sans surprise. On aurait aimé les voir un peu plus tiraillées par la réalité des sentiments contradictoires auxquels on serait sans doute en proie à leur place, plutôt que de flirter impunément sur le sable chaud à l’autre bout du monde pendant que Monsieur s’occupe des enfants. Cet idyllique-là perd en crédibilité en passant sous silence le travail de réflexion qui devait s’opérer. Une insouciance primesautière souffle l’introspection qu’on attendait, et sans grand effort, la grève fracassante provoque presque tous les changements attendus. Un résultat un peu déceptif, quand l’objectif des quatre femmes formidables vient à elles sans qu’elles n’aient à trop aller le chercher. Et si, être une femme formidable, c’était justement d’apprendre à accepter que bonheur ne rime pas forcément avec réussite ? Verdict dans le tome suivant. (Denoël)

 

Correspondance indiscrète, Dominique Fernandez de l’Académie Française, Arthur Dreyfus La ListeCorrespondance indiscrète, Dominique Fernandez, Arthur Dreyfus

« Toi, il me semble (dis-moi si je me trompe) que plus un de tes désirs est fugace, moins tu lui résistes. L’incertain, le momentané, l’éphémère t’attirent ; moi il me faut du solide, une promesse de durable. Tu cours après ce qui passe ; je m’informe avant de m’aventurer. Tu saisis au vol la chance ; le présent ne me tente que s’il a un avenir. Tu lorgnes un Sacha au comptoir d’un café ; il faut que je m’attable avec lui et que nous échangions autre chose que des regards de peau. Sans lendemain, point d’aujourd’hui. » 

Au lycée, un de mes professeurs de français était particulièrement tordu. Son jeu favori consistait à se confondre en excuse, à nous prier de bien vouloir transmettre toutes ses excuses à nos parents pour le contenu érotique de certains passages du roman souvent indigeste qu’il nous infligeait. De quoi être sûr que toute la classe aurait lu et détesté Rousseau dès le cours suivant. Correspondance Indiscrète, c’est d’abord cela : un titre déceptif qui attise le voyeurisme du lecteur, un titre vendeur dirait-on même peut-être. Quand on lit Correspondance Indiscrète, on pense sexe. Et à juste titre. 

Correspondance Indiscrète écosse les habitudes sexuelles et amoureuses de notre siècle, de Tinder à l’Enfer de Dante en passant par les coups d’un soir, Adopteunmec, les plaisirs solitaires ou l’homophobie châtiée des milieux littéraires. Saga épistolaire entre deux grands noms de la littérature, Dominique Fernandez et Arthur Dreyfus, que cinquante-sept ans séparent, cette Correspondance conte avant tout une époque – la nôtre – et les mœurs qui la dominent, au travers d’un corpus culturel stratosphérique que les deux hommes de lettres mettent à  notre portée. De Genet à Nymphomaniac, deux pensées se provoquent, s’entrechoquent, se contredisent pour interroger la place du sexe dans la littérature, dans la société et dans nos vies : doit-on tout dire ?

« On a donc décrété ici qu’un sexe en érection réduirait le film à un public confidentiel tandis que le même film sans sexe en érection élargirait ce dernier. Et un bain de sang alors ? Une séance de torture ? Une tuerie ? Ca fait quoi ? Ca élargit le public ou ça le réduit ? Un sexe masculin, ça reste toujours moins traumatisant qu’un coup de couteau. Une bite, ça se caresse, ça se prend en main et ça se prend en bouche, ça permet même de faire des enfants si on en a envie. Je ne vois pas en quoi ce bel engin reléguerait le film dans un ‘ghetto’ ».

Dominique Fernandez et Arthur Dreyfus disent justement tout, dans un art de la digression immodérée dont la profusion nous offre une lecture réflexive de nos mœurs et de notre sexualité, bien autant que de notre littérature. « C’est notre  travail d’écrivain, cher Arthur : disons tout pourvu que nous le disions bien. » (Grasset)

 

La Liste Ravie, Sylvie OhayonRavie, Sylvie Ohayon

« Je me souviens des colères subites lancées comme des balles contre mon mari, mes enfants, les collègues. Je disais des choses atroces et, le jour d’après, je regrettais mes mots à m’en griffer les lèvres. Le dragon redevenait agneau jusqu’à la fois suivante. J’envoyais des cadeaux et des missives remplies d’amour, seaux d’excuses éphémères. Ça m’épuisait, ça ternissait mes yeux, je me détestais de ne pas savoir contrôler mes humeurs. […]

Steven a cette honnêteté de me traiter en esclave, de mettre du cœur à l’ouvrage quand il entre en moi, il ne joue pas la comédie de l’amour, iil n’a pas de temps pour ça, il n’est pas compétent pour mimer le jeu des grandes mascarades urbaines, celles qui vous poussent à vous inscrire sur des sites de rencontres où l’on vous fait croire que vous mettez un homme dans un chariot alors qu’en réalité c’est lui qui  vous consomme. Evidemment, je suis lucide. Evidemment, j’ai joué cette partition-là, et c’est comme ça, à force de trop ravaler sa rage, de subir ces comportements minables, qu’un jour votre mari, le père de vos enfants, décide de ne plus jamais vous parler et remplace votre nom dans son répertoire téléphonique par le mot ‘sorcière’. » 

Raphaëlle « avec deux ailes » est une bourgeoise parisienne détestable, revenue de tout et parvenue à rien. Immature, infidèle, intolérante, hautaine, arrogante, superficielle, élevée à l’argent, Raphaëlle traîne son immense carence affective dans les quartiers chics de Paris, et cache, derrière d’ostentatoires carats, sa béance et sa vacuité.

Dans sa descente aux enfers, elle entraîne ses enfants mais pas son mari, qui se rapproche de sa secrétaire, l’ingénue Cindy, qui a « l’enthousiasme de ceux que la vie n’a pas épargnés ». Appréhendée comme une fille simple, celle-ci dévoile son instabilité dans les pires moments, presque plus effrayante que Raphaëlle.

Ce duel infernal de ces deux femmes scindées autant que réunies par le mari volage, vacille lorsque Steven s’immisce entre elles, visage d’ange et passé sombre, insoumis et libre, vorace et violent.

Dans un style brillamment cru et poétique, Sylvie Ohayon s’embarque dans une histoire rocambolesque aux multiples rebondissements qui nous perdent dans une surenchère de lourdeurs. Néanmoins, si l’enchaînement abracadabrant de péripéties ne nous convainc guère et même étouffe la lecture, le roman tire toute sa puissance du style si efficace de Sylvie Ohayon qui entremêle à merveille l’horreur à de courts éclats de bonheur, un bonheur qui transparaît en filigrane, pudique et rédempteur, sublimé par une écriture qui rend à sa vulgarité le lyrisme d’une vie titubant au bord du gouffre. Difficile à lire et encore plus difficile à lâcher : un roman-challenge, s’il en est.  (Fayard)

« – Je crois que je t’aime.
    – Hum … C’est pas grave. » 

 

La Liste Moi et François Mitterrand, Hervé Le TellierBonus : Moi et François Mitterrand, Hervé Le Tellier

Bijou d’humour jubilatoire, Moi et François Mitterrand retrace la correspondance très personnelle d’Hervé Le Tellier avec François Mitterrand, qu’il félicite pour son élection dans un courrier adressé aux bureaux de l’Elysée … Puis avec les Présidents qui lui succéderont. 

Partant d’une réponse standardisée, le narrateur construit une relation étroitement imaginaire avec les hauts-fonctionnaires de la République Française, et monte en épingle un comique de situation proportionnel à sa répétition. Toujours fin et suggestif, jamais lourd mais à coup sûr hilarant, Hervé Le Tellier livre un travail d’interprétation et de mauvaise foi remarquable, et passe au spectre de leur règne Mitterrand et ses scandales, Chirac, sa « Bernie pas très commode » et son duel face à Le Pen (« l’autre), la peoplisation du statut présidentiel avec Sarkozy et les diverses affaires rythmant son mandant fortement dépréciées par l’auteur, de Cécilia à Carla en passant par « Casse-toi pauvre con », et même François Hollande. 

« Vous vous demandez sûrement si j’ai écrit à François Hollande. Bien entendu. J’ai reçu sa réponse, pleine de considération, et d’humour aussi. On m’avait dit que François Hollande était un farceur, mais je n’imaginais pas combien. C’en est embarrassant au point que j’hésiterais à vous montrer sa lettre. Mais je ne me serais de toute façon pas autorisé à présenter ici d’exemplaire de notre correspondance. C’est que, contrairement aux précédentes, elle ne ressortit pas – en tout cas, pas encore – à ce qu’il est convenu d’appeler l’Histoire. Et François Hollande a déjà subi l’étalage de trop d’indiscrétions pour que moi, un de ses amis, je vienne en rajouter. »  

On a envie de dire : Merci pour ce moment. (JCLattès)

Ce diaporama nécessite JavaScript.

La Liste : 5 romans à lire en Mai

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 13 min
0