« Lorsque deux individus se rencontrent et cherchent à entrer en contact jusqu’à se fondre, cela commence toujours comme commence une guerre – par la considération des forces en présence. » Entre antagonisme et adoration, entre un amour viscéral et une haine sauvage, Le Dernier amour d’Attila Kiss, c’est une dissection virtuose du « tomber amoureux », une poignante histoire d’amour, mais surtout une tendre histoire de guerre que Julia Kerninon écosse avec brio.

Le Dernier Amour d’Attila Kiss

LE DERNIER AMOUR D'ATTILA KISS - Julia KerninonDivorcé d’un mariage désastreux et destructeur, Attila, la cinquantaine charmante, rencontre Theodora. Riche héritière viennoise dans la fleur de l’âge, elle est son antithèse parfaite, et pourtant, leur histoire d’amour naît dans les balbutiements d’une rencontre éclair et d’une nuit de passion.

Lui, c’est un vieux peintre hongrois qui trie des poussins dans une usine pour gagner sa vie. Un emploi sordide qu’il hait, mais dont il dépend férocement. Elle, c’est une jeune héritière d’une star de l’opéra et d’une illustre famille viennoise. À peine la vingtaine et elle a déjà parcouru le monde. Elle est brillante, elle est solaire, et surtout, elle est riche.

« Lorsqu’il avait rencontré Theodora, il avait eu peur d’elle et de tout ce qu’elle impliquait, peur de sa force, de son audace, et à présent c’était comme s’il avait enfin trouvé un alibi, c’était presque confortable, il pouvait prétendre que sa première émotion n’avait pas été le vertige inhérent à l’amour, mais une forme de pressentiment atavique, penser que le Hongrois en lui avait reconnu dès le premier instant l’Autrichienne privilégiée qu’elle dissimulait, qu’il n’avait jamais été dupe, mais simplement patient, tenace, stratège, et qu’à présent il l’avait enfin débusquée. »

 

Julia Kerninon joue le jeu des contraires

L’Histoire de l’empire austro-hongrois, inscrite dans le sang de millions de descendants de ses différentes entités ballotées au gré des guerres passées, fonde leur histoire. Attila porte en lui toute l’humiliation d’un peuple sacrifié par les Empereurs successifs, passé sous le joug de puissances destructrices (Allemagne, URSS, etc.). Le regard qu’il porte sur Theodora ne peut, dans un premier temps se libérer de cette influence.

Rongé par un manichéisme archaïque handicapant, mais typique de sa génération, Attila confronte les riches aux pauvres, les vainqueurs aux vaincus, les autrichiens aux hongrois. Il y a Theo, et puis il y a lui. Elle est tout ce qu’il n’est pas, tout ce qu’il déteste, tout ce qu’il envie aussi, ce qu’il aurait rêvé d’être. Elle est du côté heureux de la barrière, elle remplit son appartement de milliers de vêtements qu’elle achète pour se distraire, elle est insouciante, inconséquente, heureuse. Elle découvre des activités du quotidien : faire les courses, cuisiner. C’est un jeu pour elle, une nouveauté qu’Attila ne lui pardonne pas : sa présence permanente lui rappelle sans cesse qu’elle incarne tout ce qu’il exècre, et dans les frémissements du sentiment amoureux s’ébauche son double fatal : il ne la dés-aime à aucun moment, mais il la hait, souvent, pour sa beauté, sa perfection, sa douceur, sa vivacité, sa jeunesse, et surtout pour son pedigree.

L’art de la guerre

L’obsession d’Attila, c’est la guerre. Celle qui opposa la Hongrie à l’Autriche, puis la Première Guerre Mondiale, puis la Seconde. L’obsession d’Attila, c’est cette guerre que d’autres ont perdu pour lui et qui l’a soumis, asservi à un régime sanglant et indigne. L’obsession d’Attila, c’est cette victoire qu’il impute à Theodora. Dans les méandres intimistes du couple et de la vie à deux, il réacte cette guerre perdue d’avance et fait de sa femme non pas une alliée, mais l’altérité à abattre – comme si la combattre lui permettrait de résister au flot d’amour qu’il sent l’envahir et qui menace de le perdre, comme s’il pouvait se retenir de sombrer dans les eaux troubles de Theo. « Tu es entrée dans mon lit comme tes ancêtres dans mon pays », lui reproche-t-il ainsi, en y plongeant tête la première.

Le roman désosse le sentiment amoureux dans son mouvement avec une clarté désarmante.  Tout en tensions, en antagonismes, il ne cesse d’opposer les contraires : la pulsion de vie et la pulsion de mort, le masculin et le féminin, la richesse et la pauvreté, la jeunesse et la vieillesse, la Hongrie et l’Autriche. Parce qu’il est l’expérience confondante de l’intimité partagée avec l’altérité, l’amour se fait guerre, bataille, conquête, métaphore filée qui tisse tout le texte. Il y a un vainqueur et un vaincu. Chacun n’est plus seulement lui-même, mais le produit d’une histoire qui le dépasse : parce qu’il est pauvre et Hongrois, Attila se sent dépossédé de lui-même et de son libre-arbitre, conquis, soumis, dominé par la riche Autrichienne, ne cesse de se débattre pour reprendre le pouvoir.

« Theodora resta silencieuse un long moment, pensive, le dévisageant, et puis elle dit, d’une voix magistrale : Il n’y a eu ni vainqueur ni vaincus parce que cette guerre-là, personne de l’a gagnée. Et je ne suis pas une Habsbourg, Attila. Je suis une Babbenberg, et je t’aime ? Débrouille-toi avec ça. Tu m’as dit que tu peignais les choses que tu n’avais pas. Commence par te peindre une paire de couilles. »

Attila l’aime autant qu’il la combat, il cède autant qu’il se bat – il se débat de cette Histoire qu’il cherche à calquer sur eux sans qu’elle ne joue le jeu. Unique ressortissant d’une guerre à sens unique, Attila s’entête à s’opposer à Theodora, mais la machine a digéré sa résistance depuis le premier jour, et l’altérité n’existe plus que dans sa conscience tant ils sont déjà fondus l’un dans l’autre. Et c’est quand il croyait tout connaître d’elle, du haut de ses préjugés d’homme blessé, possédé, prisonnier de son amour, qu’elle se révèle à lui : fragile, malheureuse, écorchée de l’intérieur, elle devient enfin son double.

« Ce jour-là, Attila la vit pour la première fois en entier, et il tomba amoureux du tout comme il était tombé amoureux de chaque morceau égaré. »

Un roman court, mais puissant, ahurissant de finesse, délicat, doux, ravageur et musical. Beau, tout simplement. Un Prix de la page 112 hautement mérité.

 

 

Découvrez un extrait du roman
Le Dernier Amour d’Attila Kiss, de Julia Kerninon,
aux Editions du Rouergue

Le Dernier amour d’Attila Kiss, Julia Kerninon

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 5 min
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