C’est la Journée de la lutte contre les violences faites aux femmes, et je suis vraiment pour. Pourtant, je suis vraiment contre. Décryptage de cinq clichés qui, sous couvert de lutter contre les discriminations, les alimentent et les pérennisent.


Campagne « Stop aux violences faites aux femmes » par droitsdesfemmes

 

Cliché #1 – La rareté

Quand on m’a dit qu’aujourd’hui était la Journée de lutte contre les violences faîtes aux femmes, je ne vais pas vous mentir, j’ai soupiré – très longuement soupiré (et j’ai même un peu levé les yeux au ciel). En France, il y a beaucoup de Journées très symboliques, mais pas trop d’actions entreprises pour réellement abolir ces maux : c’est très français de se plaindre, de constater, de colmater le dommage sans couper la mauvaise herbe à sa racine. En même temps, je me suis dit que sur les 84 000 femmes qui se déclarent violées chaque année, seules 10 p. cent portent plainte, et surtout, combien le gardent pour elles ? Dans une société qui galvaude tant l’image de la femme, qui en fait tout et son contraire, je me suis demandée où on en était, aujourd’hui, en France, dans la lutte pour l’égalité des sexes – pas seulement contre le sexisme, mais dans l’image intrinsèque de ce que représente la femme. Aujourd’hui, en France, c’est quoi être une femme ?

« Vraiment, si la femme n’avait d’existence que dans les œuvres littéraires masculines, on l’imaginerait comme une créature de la plus haute importance, diverse, héroïque et médiocre, magnifique et vile, infiniment belle et hideuse à l’extrême, avec autant de grandeur qu’un homme, davantage même, de l’avis de quelques-uns. Mais il s’agit là de la femme à travers la fiction. En réalité, comme l’a indiqué le Professeur Trevelyan, la femme était enfermée, battue et traînée dans sa chambre. »

Virginia Woolf l’a écrit en 1929, c’est toujours d’actualité en 2015. Pire, non seulement c’est encore vrai, mais c’est ostracisé : c’est un mal qui existe mais qui est passé sous silence, « C’est rare », « Ce sont des cas particuliers ». Selon le consensus général, les violences subies par les femmes n’existent plus aujourd’hui, ou si peu, dans quelques cas exceptionnels très extrêmes. Pourtant, en 2014, 223 000 femmes se sont déclarées victimes de violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur conjoint – deux critères que je souligne pour soulever la question suivante : si l’on enlève ces deux filtres, combien sont-elles réellement ? Ce n’est ni rare, ni extrême – juste glaçant. Alors, pourquoi ?

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Cliché #2 – Le sexe faible

On nous le rabâche depuis que Freud a saccagé le champ de la psychologie : les femmes sont le sexe faible, des hommes mal abouties, à la recherche du phallus et du chromosome Y toute leur vie. Intrinsèquement, la femme est définie dans la société comme l’être inachevé, celui à qui il manque quelque chose, le modèle par défaut de l’être humain. Si le concept est bien peu reluisant à l’aube du XXIème siècle, et si l’on a appris à s’en défaire et à s’en moquer, il demeure incontestablement ancré dans nos mœurs : sous couvert d’autres mots, de synonymes un peu moins grossiers, un peu plus lisses, on applique la même sentence irrévocable – d’un bout à l’autre de l’Histoire, la femme est une victime.

Victime de violences conjugales, de harcèlement sexuel dans les transports en commun, dans la rue ou au travail, de sexisme ordinaire, de discrimination – la liste est longue, dans une société très patriarcale qui parvient à énoncer le problème mais qui peine à vraiment le cerner, et davantage encore à le traiter. Pascale Boistard, Secrétaire d’Etat chargée des Droits des femmes, évoque « un continuum d’agressions qui touche les femmes, parce qu’elles sont femmes », et met le doigt sur le phénomène sans vraiment l’identifier : pourquoi les femmes sont-elles victimes d’autant de violences en 2015 ? Syndromes évocateurs d’une inégalité et d’une domination masculine persistante à travers les siècles, où ces violences trouvent-elles leur source ? Tout simplement dans ce qui nous fonde : l’éducation.

Cliché #3 – Des violences méritées

Laquelle de vos mamans ne vous a pas un jour dit de faire attention quand vous rentriez chez vous tard et qu’il faisait nuit ? Laquelle ne vous a jamais donné un couteau suisse ou une bombe lacrymo, au cas où ? Aujourd’hui, en France, quand une femme se fait agresser, elle s’entend dire « c’est horrible … mais t’étais habillée comment ? » – le plus souvent par d’autres femmes. Dans une agression typique, il y a deux bourreaux : l’agresseur masculin qui exerce la violence physique à l’encontre de sa victime, et la violence psychologique inculquée après-coup par un public presque toujours féminin – selon nos paires, c’est notre comportement qui justifie le crime.

Pas explicitement, bien sûr. Le jugement féminin est plus insidieux, et se défend de ce qu’il est vraiment : un sexisme bien plus virulent et bien plus profond que celui exercé par les hommes. Et ça, c’est quelque chose qu’on ne dit pas, qu’on passe sous silence parce qu’on a appris pendant si longtemps à être le sexe faible qu’on s’impose à nous-même une image à donner pour être légitime en tant que femme : le douloureux héritage d’un carcan transmis par nos mères, nos grands-mères et nos arrières grands-mères et dont on ne réussit pas à s’affranchir parce qu’on en n’a même pas conscience.

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Cliché #4 – Les fausses accusations

S’il t’a violée, c’est que tu l’as provoqué / tu as mis une jupe trop courte / tu l’as laissé faire / T’es sûre que c’est un viol ? Tu as bien dit non ? Tu es sûr qu’il a compris ? Si c’est ton conjoint, ce n’est pas vraiment un viol … Si la question d’une baffe un peu trop lourde ne se pose même pas dès lors qu’il y a baffe-tout-court, le viol a cette caractéristique particulière d’être le seul crime dont on accuse sa victime et dont on défend ou excuse le bourreau. Pourquoi ?

Dans les films, ça arrive tout le temps, les fausses accusations, la fille qui se venge de l’homme qui refuse ses avances en criant au viol. Oui, mais dans les films, les femmes sont maquillées et coiffées dès le réveil, les tueurs en série sont attrapés redoutablement vite et à tous les coups – dans les films, ce n’est pas la réalité, et on l’admet pour la plupart des sujets … sauf pour le viol, qui semble faire exception à toutes les règles. Les chiffres officiels invoquent qu’on aurait tort 8 fois sur 100 si on pense qu’une accusation de viol est vraie, et 92 fois sur 100 si on la pense fausse. Pourtant, la loi des mœurs défie toute donnée statistique : le mythe de la femme qui ment prévaut, la victime est mise en doute quasi systématiquement. Pourquoi ?

Parce que la culture du viol est un concept évoqué à outrance, mais jamais vraiment intégré dans un monde qui préfère accuser ses victimes plutôt qu’éduquer ses bourreaux … La femme devient alors triple victime : victime du crime, victime du jugement postérieur et, en sus, victime du crime qu’elles a subi. Mais bon, on a quand même instauré une Journée spéciale pour lutter contre les violences prégnantes. Et c’est plus facile de lutter contre le mec qui tabasse sa femme que contre la copine qui lui dit qu’elle l’avait bien mérité : une violence physique est mesurable (et encore, pas toujours), une violence psychologique reste indéfinie.

 

Cliché #5 – Le proie & le prédateur

Aujourd’hui, en France, être une femme, c’est être traitée comme une minorité, comme une espèce fragile, une proie menacée, la femme doit être protégée, sensibilisons-nous aux violences qui lui sont faites, pour que les vilains agresseurs arrêtent de les agresser. Instaurer une Journée des violences faîtes aux femmes pour nous y sensibiliser, n’est-ce pas une discrimination positive, au même titre que les lois de parité ? Les femmes sont-elles à ce point faibles qu’il faille les mettre en avant pour ce qu’elles sont génétiquement, au détriment de ce qu’elles sont humainement ? Établir une Journée spéciale pour lutter contre les violences faîtes aux femmes n’est-ce pas, au fond, participer de ce topoï de la femme faible dont on essaie de se défaire depuis des siècles ?

À la violence physique endurée par les femmes, s’ajoute une violence psychologique omniprésente, exercée sur chacune pour tout un chacun, chaque seconde, contre laquelle on ne fait rien, et qu’on utilise même pour gommer l’existence du physique. Et si on éradiquait les violences psychologiques, est-ce qu’on ne parviendrait pas un peu mieux à éradiquer les agressions physiques qui en découlent ? Si on légitimiste un viol en fonction d’une tenue vestimentaire, comment le violeur peut-il avoir conscience de son crime ?

Marisol Touraine, dans sa grande campagne 2015, entend lutter contre les « mariages forcés, l’excision, la lesbophobie ». Et si, au lieu des violences faîtes aux femmes, on luttait contre la violence-tout-court ? Si l’on oubliait la lesbophobie au profit de l’homophobie, la violence du conjoint au profit de la violence conjugale, et si on faisait un pas pour réconcilier hommes et femmes en luttant contre un mal de culture, plutôt qu’en sectorisant un mal de genre ?

« La violence n’est pas une solution. Pourtant, le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite à coup de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contrôler leurs pulsions « masculines » et comprendre ce que « non » veut dire ».

Une femme décède tous les 2,7 jours des violences de son conjoint – combien se désagrègent sous les mœurs qu’on leur enseigne ?

 

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Les 5 clichés des violences faites aux femmes

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 7 min
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