Pour ce mois de juin sur fond d’Euro, d’intempéries, de grèves et d’été qui n’arrive pas, on vous a préparé de quoi contenter tout le monde, à la mi-temps d’un match, sous la couette par temps de pluie ou sur une plage abandonnée. Au programme : Comment être seul, un roman indie qui croise humour à la Woody Allen et paysages à la Discovery Channel, Les Bleus 2016, un guide remplit d’anecdotes croustillantes et des coulisses de la sélection pour cet Euro, La Maison de vacances, un huis-clos familial explosif, L’Assassinat de Gilles Marzotti, un thriller à la couleur de l’argent, Les Amours Chino, ou la douceur d’une poésie à contre pied, et Le Ventre de la Fée, le premier roman sublime d’Alice Ferney. Bonne lecture !

 

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Comment être seul, Rebecca Dinerstein La Liste de Juin
Comment être seul, Rebecca Dinerstein, Actes Sud, Sortie 1er Juin 2016, 22€

Comment être seul, Rebecca Dinerstein

« Il faut faire l’amour à la vie. » Voilà le mantra de Frances, jeune new-yorkaise qui s’exile au sommet du monde après une rupture douloureuse. Elle y rencontre Yasha, un russe qui vient de quitter New York pour le Grand Nord. Sur un archipel d’îles désertiques où le soleil ne se couche jamais, Comment être seul  est l’histoire d’une rencontre.

Rebecca Dinerstein sera l’un des grands noms de la littérature américaine en France cette année. Comment être seul, publié en 2015 aux Etats-Unis, a ravi la critique et le public par sa fraîcheur et son originalité. Sorti en France le 1er juin, ce roman indie promet un beau succès à la jeune auteure diplômée de Yale.

Ecrit sur les traces de sa propre expérience à Lofoten, sur les hauteurs de la Norvège, Comment être seul sublime un paysage dépouillé à travers une narration sensible et délicate qui réécrit les thèmes de l’amour et de la solitude, du passage de l’adolescence à l’âge adulte, des difficultés du lien entre parents et enfants avec justesse, originalité et humour.

L’histoire aurait pu être banale, mais le style enlevé de Rebecca Dinerstein nous embarque dans un roman d’apprentissage et d’isolement où les personnages parviennent à déjouer tous les clichés qu’on attendait d’eux. On y retrouve la figure de la New Yorkaise artsy, de l’immigré en mal d’identité, les parents, objets loufoques qu’on croirait tout droit sortis d’un Woody Allen, mais aucun d’eux ne résiste au filtre décalé et charmant de Dinerstein.

Évoluant dans un cadre flou, toujours là où on ne l’attend pas, le roman est formaté par des éléments passés sous silence ou expédiés en une phrase, et se concentre sur les entre-deux, ces moments de vide et de solitude qui nous fondent. Un roman rêveur qui écosse le sens des relations aux autres et à soi avec brio.

Les Bleus 2016, Raphael Raymond 

Les Bleus 2016 Raphael Raymond
Les Bleus 2016, Raphael Raymond, Cherche Midi, 16€, 12 mai

« Appelé en mars 2007, [Benzema] participa comme titulaire à deux des trois matchs de l’Euro 2008 mais Raymond Domenech préféra se passer de ses services pour la Coupe du Monde 2010. Bizarrement, pourtant, le nom de Benzema est parfois mêlé au scandale de Knysna. L’amalgame est injuste mais l’intéressé gagnerait peut-être à se demander pourquoi il existe. Comme le suggèrent certains de ses défenseurs, le racisme latent est un début d’explication. Mais pas que. » 

Jamais sélection n’aura été aussi complexe et commentée. Scandale de la sextape, déclarations en tous genres, émergence de jeunes talents qui bousculent les cadres historiques et les absents de cette Equipe de France : à quelques jours du premier match du collectif français, cette équipe de France porte encore l’amer goût des polémiques qui l’agitent un peu trop régulièrement depuis 2006 – depuis le coup de boule de Zidane, idole nationale déchue devant son public en finale de Coupe du Monde. Raphael Raymond dresse ici le portrait de 35 joueurs, dont 21 sélectionnés, nous emmène dans les coulisses du staff technique et même dans le bureau du big boss. Sélection, parcours, stratégies : Les Bleus 2016 est définitivement le guide de cet Euro 2016.

Avec humour, sans jugement, Raphael Raymond pose les bonnes questions et dégage les axes pertinents qui posent problème à l’image encore édulcorée de cette équipe malmenée par l’opinion. Deux références s’imposent en termes d’image : l’idéal, le lourd héritage des Champions du Monde 98 et d’Europe 2000, et le scénario catastrophe, celui de la grève de l’entraînement à Knysna, en 2010. Entre ces deux piliers fondateurs d’une équipe qui a perdu son public, R. Raymond décortique les parcours et les portraits des joueurs sélectionnés pour redorer ce miroir terni.

Analysant finement les carrières et les caractères de l’Equipe, il peint ainsi une véritable leçon de persévérance en gommant l’idée que les joueurs sont trop payés pour bien peu d’efforts, notamment à travers l’exemple de Benoît Costil : « sans travail, le haut niveau [est] inenvisageable ».

Sans aller jusqu’à réconcilier les 23 avec leur public, il pose néanmoins de bonnes questions sur ce rapport tendu entre supporters et joueurs. A l’image d’Evra et de Ribery, le public français peine à pardonner, quand un public italien ou anglais acclame. « Le foot ne choie ses enfants qu’en haut de l’échelle », dit-il, et c’est cette image-là qu’on retient, loin d’une énième polémique sur Benzema, c’est cette image de football solidaire prônée par Deschamps et par le staff technique, ce besoin du collectif qui prime sur les individualités, entre message d’espoir et anecdotes croustillantes. « Il paraît que c’est en voyant les larmes couler sur le visage [de Diamantino De Faria, intendant de l’équipe] que les joueurs ont pris conscience de l’énorme bêtise qu’il venaient de commettre » à Ksysna. Si cet Euro ne nous permet pas encore de l’oublier, Les Bleus 2016 donne déjà de bonnes pistes.

La maison de vacances
La Maison de vacances, Anna Fredriksson, Denoel, 21,50€, 24 mai

La Maison de vacances, Anna Fredriksson 

« – Mais bon sang, qu’est-ce qui t’a pris d’emmener Vera et de partir comme ça ? 
Debout à son côté, Eva garde le silence. Elle ne sait pas quoi répondre. Il a raison, après tout.
– Tu aurais pu nous prévenir, avant de t’en aller, non ! On a couru dans tous les sens, cherché partout et demandé aux gens s’ils l’avaient vue. C’était terriblement embarrassant !
Elle hoche la tête. Elle comprend tout à fait. C’est juste qu’elle n’a pas pensé à poser de questions avant de partir, ni à prévenir qui que ce soit, et elle ne parvient pas à s’expliquer pourquoi.
– On était morts de peur, tu imagines ?
– Mais enfin, que veux-tu qui lui arrive sur cette île ?
Elle parle d’une voix nonchalante. Ce n’est pas son genre de se comporter ainsi. Elle ne se reconnaît pas. Anders s’indigne :
– Mais tu es complètement …
– Vous n’avez qu’à la surveiller un peu mieux que ça.
D’un geste de colère, il jette sa fourchette dans l’herbe.
– Est-ce que tu pourrais, un jour, essayer de comprendre comment c’est pour les autres ?
Elle ne saisit pas de quoi il parle. Il la transperce de son regard.
– Pourquoi tu ne nous dis jamais rien sur maman ? Tu veux la garder pour toi, même après sa mort ? » 

Eva a complètement coupé les ponts avec son frère Anders et sa sœur Maja. Alors qu’ils n’ont eu aucun contact depuis plusieurs années, la mort brutale de leur mère les réunit. Très vite, une violente dispute éclate concernant l’héritage : Eva estime que la maison de vacances sur l’archipel suédois que sa mère aimait tant lui revient de droit, mais Anders et Maja ne sont pas du même avis. Eva décide d’emménager dans la demeure archaïque, mais quelques jours plus tard, Anders et Maja arrivent à leur tour avec conjoints et enfants.

Dans le cadre idyllique d’une île suédoise, magnifiquement servi par des descriptions qui subliment le drame, La Maison de vacances a tout du huis clos familial qu’on retrouve dans l’excellent Carnage de Yasmina Reza : trois partis qui s’opposent, une flopée de non-dits, des caractères aux antipodes de la conciliation, le tout dans une maison archaïque, au cœur d’une situation drastique : préparez le pop-corn, tout est prêt pour l’explosion.

Eva est plongée dans une dépression, profondément choquée par le décès de sa mère : la maison de vacances est, pour elle, une manière de se raccrocher une dernière fois à ses souvenirs. Anders est sur le point de divorcer, et compte sur la villa pour rabibocher son couple en donnant à sa femme la maison de campagne qu’elle réclame depuis dix ans. Maja, la tempétueuse cadette, veut vendre au plus vite pour s’acquitter de ses dettes.

Dans un style épuré, Anna Fredriksson monte lentement en épingle une vie de non-dits qui écrasent toute relation entre frère et sœurs, et les jette dans la maison de leur enfance dont ils ont désormais la charge : ils ne peuvent plus reculer.

La Maison de vacances s’adresse aux lecteurs adeptes du genre : le huis clos est central, il phagocyte toute action au profit d’une analyse fine des protagonistes égoïstes qui s’obstinent dans leur idée. L’absence de communication, les réactions sur le vif et les reproches constants participent de cette écriture très réussie de la discorde. Anna Fredriksson, habile, met en scène des dialogues qui ne se répondent pas, des décisions prises individuellement, des intérêts personnels privilégiés, des projets développés en parallèle les uns des autres qui alimentent doucement la rancœur, en parvenant à faire de sa narratrice un personnage aussi détestable que les autres : l’auteure, par un remarquable tour de force, parvient à ne pas imposer de parti pris à son lecteur.

Peu à peu, la cordialité écossée laisse place aux pensées les plus noires que chacun nourrit à propos de l’autre. Un huis clos intelligent qui nous amène là où l’on ne l’attend pas, dans un final volcanique qui évapore quelques secrets de famille construits sur des préjugés. Un drame réaliste remarquablement bien construit sur une fratrie éclatée, déployé tout en latence, comme trois pierres qui se frottent jusqu’à faire naître une étincelle, puis une flamme, puis un incendie.

L’Assassinat de Gilles Marzotti, Christophe Desmurger

L'Assassinat de Gilles Marzotti Christophe Desmurger
L’Assassinat de Gilles Marzotti, Christophe Desmurger, Fayard, Janvier 2016, 18€

« Je ris. Je commande une nouvelle bouteille. Au visage de la serveuse, je devine qu’il est très tard. Je n’avais pas remarqué qu’il n’y avait plus que nous. Nous allons devoir libérer les lieux. Stanislas propose un dernier verre dans la cave de ses parents. On éclate de rire.
Ce moment restera à tout jamais gravé dans ma mémoire.
Ce passage si rapide, si brutal, de l’euphorie à l’effroi. Quatre secondes. Le temps d’un code. Et d’une image. Une main rageuse qui s’abat sur moi. La gifle monstrueuse d’un court message.
Paiement refusé. »

Raoul, entrepreneur en couple avec un enfant en bas-âge, incarne la réussite : il gagne bien sa vie, et il est méritant. Le hic, c’est que lorsqu’il dispose de 1000, il ne peut pas s’empêcher de dépenser 1100. Toutes les excuses sont bonnes pour dépenser sans compter, et sa femme, peu intéressée par les questions d’argent, lui offre malgré elle le laxisme qu’il faut pour le plonger dans des dettes irréversibles. Hanté par des problèmes d’argents qu’il cache à ses proches et qui le menacent de tout perdre, Raoul s’en prend au bourreau de sa carte bancaire : Gilles Marzotti, le banquier.

Dans une écriture saccadée, un style nerveux et une structure presque schizophrénique, Christophe Desmurger nous emmène dans les affres de notre époque : celui de l’hyper-consumérisme, du matérialisme et du culte des apparences. « Je paie donc je suis » : tel pourrait être le mojo de Raoul, victime de ses excès et de ses aspirations à un confort familial qu’il ne peut assumer.

Dans une narration de l’angoisse crantée par des phrases courtes et nombreuses, le style dynamique de Christophe Desmuger va et vient entre passé et présent, entre opulence et disette, entre sérénité et disputes, jusqu’à mettre en branle son personnage comme son lecteur. Les parois littéraires poreuses de ce thriller original s’effritent les unes après les autres à en perdre le fil, à mesure que Raoul perd la raison et s’enfonce dans une dépression où la vengeance devient sa seule obsession. La seule question qui demeure : lequel, de Raoul ou de Gilles Marzotti, tuera l’autre ?

 

Les Amours Chino Christian Prigent
Les Amours Chino, Christian Prigent, P.O.L, Mai 2016, 15€

Les Amours Chino, Christian Prigent 

Roman en vers à la poursuite des Enfances Chino (P.O.L., 2013), Les Amours Chino reprend le « héros », Chino, là où on l’avait quitté. Parvenu au sommet l’enfance, il bascule sur l’autre versant puis dévale, longuement, d’adolescence à sénescence, vers les passions amoureuses et érotiques). Les grandes et les petites, les « fleur bleue » comme les pornographiques, les durables et les furtives, les douloureuses et les joyeuses, les exotiques et les banales.

De l’évocation de ces épisodes, toujours datés, Christian Prigent a fait un roman en vers. On n’y suit pas l’ordre linéaire du temps. Les actions ne surgissent que sous la dictée d’émotions non assignées à une logique de récit. Plusieurs époques, plusieurs scènes, plusieurs objets d’amour s’y trouvent recomposés sans souci de reconstitution. C’est que tout remonte en vrac du feuilleté de la mémoire qu’on a gardée des corps, des paroles, des sites, des instants, et s’embrouille dans l’afflux de bien des agitations sensuelles.

La forme se veut découpée en spots brefs, concentrée, régulière : explicitement artificielle, pour arrêter ce mouvement sur quelques images à peu près nettes et pour encadrer cet afflux.

C’est une nouvelle forme de poésie – un vers sévèrement compté – impair, pour éteindre la mélodie trop chantonnée. Ostensiblement rimé (même si parfois de façon acrobatique, voire clownesque), et emporté par un train obstiné de quatrains (trois à chaque fois).

Le pari du roman en vers était risqué : la forme, quoiqu’originale, est difficile à suivre – on ne lit pas Les Amours Chino comme on lit un roman. On lit Les Amours Chino comme on aurait pu lire Les Fleurs du mal il y a cent ans, ostensible et tapageur recueil sombre et emplit d’interprétations, de possibles, de lectures. Les vers scandés en contre-pied constant cassent le rythme doux et régulier que des quatrains instaurent et forcent le lecteur à s’accrocher à chaque mot, chaque sonorité, chaque ponctuation. Une expérience de lecture poétique qui nous plonge avec délectation dans un moment.

#Bonus Le Ventre de la Fée, Alice FerneyLe Ventre de la fée Alice Ferney

« Il avait l’impression que c’était le premier véritable viol, et ce qui l’étonnait c’était de vivre cette dérive sans lui prêter aucune gravité. Si incroyable que cela puisse paraître, il avait autrefois retenu des envies dont l’assouvissement le remplissait maintenant d’indulgence.
Il comprit que le plaisir était capable d’étouffer jusqu’aux regrets. Car c’était un plaisir immense, une jubilation du corps qui s’allégeait un instant de toute forme de conscience.
Dans le combat contre le corps de l’autre, lorsqu’il était entré dans le corps de l’autre, lorsqu’il avait refermé ses mains sur la chair de l’autre, et que ses ongles avaient crevé la peau en même temps qu’il crevait de plaisir, il avait oublié.
Oublié ce qu’il y a de plus horrible dans la vie, son déroulement de ruban insensible.
Pour lui désormais c’était clair : son désir assouvi était revenu plus vigoureux, si pressant qu’il faudrait bien recommencer, qu’il était impossible d’imaginer lui résister.
Il ne résisterait pas : la même crise, la même jouissance, il y pensait sans cesse. Il savait qu’il recommencerait, bientôt, demain peut-être, parce qu’il ne contrôlait plus rien de corps baigné une fois dans la violence. » 

Il était une fois une femme divine, d’une beauté sculpturale, douce et aimante. Mariée à un homme qui l’aimait inconditionnellement, la fée donna naissance à Gabriel, archange monstrueux qui, malgré tout son amour, voit grandir en lui une bête sauvage. D’un naturel taciturne et crue, Gabriel confectionne des boîtes morbides destinées à enfermer les petits corps de ses proies animales.

Mais la fée tombe malade, et meurt. Le mari, inconsolable, quitte la maison qui abritait leur amour et laisse Gabriel à lui-même, en proie à ses pulsions malsaines alors qu’il pleure le vide laissé par cette mère parfaite. En roue libre, le jeune monstre écume la ville à la recherche de proies humaines toujours plus jeunes qu’il viole, tue, découpe sans jamais se rassasier.

Dans un style d’une candeur et d’une précision fascinante, d’Alice Ferney signe son premier roman macabre, qui sera suivi par beaucoup d’autres – moins lugubres, plus axés sur la dissection des relations humaines. Le contraste saisissant entre la violence inouïe de Gabriel et la douceur du texte d’Alice Ferney place ce roman noir dans l’ambivalence, entre l’horreur et la poétique. Magnétique et sinistre, Le Ventre de la fée frappe par images, beau et terrible à la fois, inéluctable, immoral, impartial. Une fée qui accouche d’un monstre ; un monstre qui donne naissance à l’incroyable Alice Ferney.

 

La Liste : 5 romans à lire en Juin

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 13 min
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