La Rentrée Littéraire est officiellement lancée depuis quelques jours : dans le chaos de publications en cascades, suivez le guide de la rentrée littéraire à travers La Liste qui vous donnera de quoi lire en cette fin de mois, et d’autres chroniques, très bientôt, sur nos coups de coeur littérature de cette rentrée haute en couleurs.

Au programme de cette rentrée, I love Dick, un roman-manifeste avant-gardiste sur les hommes, les femmes et l’amour, qui s’inscrit plus que jamais dans l’air du temps, Baby Spot, la voix singulère d’un enfant de 12 ans qui raconte la violence, le porno et meurtre avec une innocence d’une pureté absolue, Les Mots entre mes mains, une love-story avec Descartes, De beaux jours à venir, le premier roman coup de poing de Megan Kruse, nouvelle voix de la littérature américaine qui a tiré un bel héritage de Kerouac, et Sous la vague, une comédie sociale déjantée qui va partout et nulle part mais qui nous touche sans même qu’on s’en aperçoit. Et si, après tout ça, vous n’en avez pas assez : stay tuned, la rentrée littéraire continue très bientôt ! 

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I love Dick, Baby Spot, De beaux jours à venir, Sous la vague, Les Mots entre mes mains
I love Dick, Chris Kraus, Flammarion, 24 août 2016, 20€

I love Dick, Chris Kraus (24 août)

I love Dick, c’est un manifeste. C’est définitivement le roman étranger de la rentrée, celui qui vient d’un autre siècle et d’un autre continent, le raz-de-marée qui irradie nos rapports aux autres – I love Dick c’est une prophétie humaine, une expérience sociologique, une histoire d’amour épistolaire qui devient une réflexion psychologique fine et incontournable, un livre-gossip et un manifeste féministe en même temps. Un roman coup de poing, mustread absolu, à mettre dans toutes les mains, féminines comme masculines. 

I love Dick, c’est l’histoire d’une femme qui devient folle, folle amoureuse d’un homme prénommé Dick qu’elle n’a rencontré qu’une seule fois en compagnie de son mari. Pour tenter de composer avec cette obsession, elle choisit d’écrire à cet homme. Par jeu ou par défi, son mari décide de lui écrire à son tour.

Mère spirituelle de Lena Dunham, Kraus s’affranchit des codes académiques et offre ici la Bible des relations humaines du XXème siècle. Tout part d’une connexion. Elle partage avec Dick ce qu’elle pense être une connexion qui transcende le langage, une solitude essentielle que seuls elle et lui peuvent ressentir. Elle le conçoit comme un coup d’un soir mental, une « baise conceptuelle » qui l’obsède jusqu’à en faire un projet artistique avec son mari, à travers des lettres qu’ils écrivent à Dick – c’est là qu’elle réalise le premier grand point de ce roman : elle ne sera pas perçue comme une intellectuelle tant qu’elle sera vue comme la femme de son mari. La suite est logique : elle le quitte, et transforme sa drague artistique en une drague amoureuse dans un texte intense, énigmatique, surpuissant. Son obsession avide et intarissable pour Dick la pousse à repenser chaque aspect de sa vie, à lui écrire ses révélations – à l’utiliser comme réceptacle pour ses idées avant-gardistes, pour cette réflexion qui, page à page, dessine un manifeste contemporain de la femme et de sa relation aux hommes, à l’accomplissement et à elle-même, jusqu’à la page finale qui, abrupte, jette le pavé dans la marre. Un peu de Liaisons Dangereuses, beaucoup de Madame Bovary, un concentré d’un siècle de sociologie littéraire qui nous enchante, hors des théories indigestes accoutumées : « Qui a le droit de parler, et pourquoi, c’est cela la vraie question. » (Flammarion)

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de I Love Dick de Chris Kraus

I love Dick, Baby Spot, De beaux jours à venir, Sous la vague, Les Mots entre mes mains
Baby Spot, Isabel Alba, Editions de la Contre Allée, 25 août, 13€

Baby Spot, Isabel Alba (25 août)

« Avec les films c’est plus facile, parce que quand les images tenvahissent et que t’arrives pas à les effacer, tu peux te consoler en te disant que, comme dans les cauchemars, tout est faux, que rien de ce que tu vois dans ta tête nest vrai et que bientôt tout va disparaître pour toujours. Mais ce qui est arrivé au Zurdo, et aussi à Lucas, je sais que c’est arrivé pour de vrai, voilà pourquoi ça ne sort jamais complètement de ma tête. Cest pour ça que je veux écrire, pour voir si jarrive à faire sortir toute cette histoire et à la laisser pour toujours sur le papier. » 

Thomas a douze ans, une petite sœur qu’il aime autant qu’un Tamagotchi, une admiration sans borne pour un caïd qui a sa résidence secondaire en taule, et un meurtre sur la conscience. Entre une innocence d’une pureté absolue et un psychisme d’une violence inouïe, il nous raconte, de sa voix d’enfant et de son crime d’adulte, les tumultes d’une vie comme on ne voudrait pas en vivre.

Un gosse encore bercé dans l’enfance qui écrit, dans un style oralisé et digressif, les violences conjugales, la rue et le porno et, au milieu d’un fatras cru sur les filles, nous livre de rares moments d’une folle tendresse. Dans ce roman unique à la voix singulière, Isabel Alba nous entraîne dans une ambivalence parfaite, dans un malaise continu, dans une violence incongrue où la cru-auté de cette voix enfantine nous berce à travers les rues cramées de ce quartier populaire, à travers sa bande de petits voyous-to-be sur le fil du rasoir, au bord du précipice, avec la certitude de le voir tomber du mauvais côté. Une seule question demeure : pourquoi ? « On s’amusait comme des fous jusqu’au moment où la nana a tout gâché – les meufs foutent toujours tout en l’air. » (Editions de la Contre Allée)

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de Baby Spot d’Isabel Alba

I love Dick, Baby Spot, De beaux jours à venir, Sous la vague, Les Mots entre mes mains
Les Mots entre mes mains, Guinevere Glasfurd, Préludes, 24 août, 15,90€

Les Mots entre mes mains, Guinevere Glasfurd (24 août)

« Il vient dans mon lit, m’entraîne dans sa chambre, me rejoint dehors. Même si j’en ai honte, je l’emmène dans des ruelles, ou dans le jardin, la nuit. Il murmure ‘Helena’, et je ne me lasse pas de l’entendre. Je le croise chaque jour, mais si nous ne sommes pas seuls, je ne dois rien changer à mon comportement. Nous savons ce qu’il y a entre nous. Ses doigts frôlent les miens lorsque je remplis son verre, je l’effleure en desservant son assiette. » (Préludes)

Oubliez tout ce que vous savez sur Descartes – oui, René Descartes, cet obscur philosophe qui s’est invité dans votre dernière année de lycée avec son Discours (relou) de la méthode. Descartes, c’est l’anti-héros de cette love story anti-sentimentale avec Helena Jans. C’est un notable, elle une domestique ; il est catholique, elle est protestante ; c’est une femme dans un monde d’hommes, une de celles qui apprennent à lire quand le savoir n’est pas de leur rang, une avant-gardiste féministe qui prêche la philosophie du self-made en 1832 face à celui dont on peinerait à prêter une histoire d’amour passionnelle et scandaleuse. Et pourtant, vivant leur idylle cachés de tous, dans les rues sombres d’Amsterdam, Helena tombe enceinte.

Les mots entre mes mains est d’une virtuosité méticuleuse, un premier roman à couches multiples, qui soulève des questions, des secrets, des interprétations, qui se prête à milles lectures, historique, sentimentale ou sociologique, qui ressuscite l’Amsterdam du Siècle d’Or, qui nous plonge imperceptiblement dans un tableau de Vermeer. Guinevere Glasfurd ne nous offre pas seulement une histoire d’amour, elle tisse ici un roman qui s’affranchit des codes sentimentaux, entre un anti-héros aux antipodes du romantisme et une demoiselle qui n’est certainement pas en détresse, et dresse une Histoire qu’on ne connaissait pas, celle d’un Descartes amoureux, moins austère qu’il n’y paraît, celle d’un personnage historique vu à travers le prisme singulier d’une femme – plus humain, pas forcément plus glorieux, mais définitivement plus romanesque que ce que l’Histoire a bien voulu rendre de lui. Un roman inclassable qui pioche partout, et qui donne à cette histoire de multiples faces – beaucoup de lectures possibles, pour un seul sentiment : celui de lire autrement l’Histoire comme l’amour.

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de Les mots entre mes mains de Guinevere Glasfurd

I love Dick, Baby Spot, De beaux jours à venir, Sous la vague, Les Mots entre mes mains
De beaux jours à venir, Megan Kruse, Denoel, 25 août, 21,90€

De beaux jours à venir, Megan Kruse (25 août)

De beaux jours à venir est le premier roman de Megan Kruse, qui la place d’emblée dans la cour des grands. Une plume brute, crue, violente, des mots qui coupent profond, une plaie béante qui suppure : voilà le décor de ce roman de l’Amérique profonde qui sonde l’Etat de Washington, qui nous emmène loin des spotlights de Times Square, vers des désirs d’évasion et de richesse. 

Amy subit la violence de Gary depuis des années, coupée de sa famille et de ses amis. Jusqu’au coup de trop, qui la pousse à s’enfuir une fois encore, avec un « je-ne-sais-quoi » en plus, quelque chose de palpable qui leur promet des lendemains qui chantent, paisibles, de beaux jours où leur père ne retrouvera pas leur trace. Mais Jackson, le fils de 18 ans qui se bat pour gagner l’affection d’un père qui le rejette et contre les balbutiements de son homosexualité, s’échappe et vend la mèche à celui qu’il exècre. Ils ne lui laissent plus le choix : pour sauver sa peau et celle de sa fille de 13ans, Amy doit laisser son fils derrière elle.

Megan Kruse fait une entrée fracassante dans le paysage littéraire. Ses mots respirent la maturité, ses chapitres ont la bouteille d’un Salman Rushdie, l’intelligence de son humour empreinte à David Lodge des subtilités qui s’instillent subrepticement sur la route de ces personnages à la dérive. Dans un drame familial terriblement juste, touchant, et sans complaisance, elle dessine, du haut de son jeune âge, les sacrifices que l’on peut faire au nom de ceux qu’on aime. Un grand roman où la violence n’a d’égale que l’émotion qui prend à la gorge à chaque page. (Denoel)

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de De beaux jours à venir de Megan Kruse

Sous la vague, Anne Percin (17 août)

I love Dick, Baby Spot, De beaux jours à venir, Sous la vague, Les Mots entre mes mains
Sous la vague, Anne Percin, Rouergue, 17 août, 18,80€

Mars 2011. Alors que le Japon s’enfonce dans le chaos nucléaire, l’héritier d’une prestigieuse propriété de cognac vit son propre tsunami. Dégringolade financière, fille enceinte d’un ouvrier syndicaliste, grève, etc.  Il résiste à sa façon, molle et naïve, ne trouvant du réconfort qu’auprès de son chauffeur, un fumeur de joints, ainsi que d’un chevreuil, comme si, face à la sauvagerie globalisée, seule la chaleur d’un animal, ou les fragrances d’un vieil alcool, lui apportaient réconfort. (Rouergue)

Roman de l’abîme, Sous la vague est une comédie sociale, parfois satirique, souvent franchement drôle, qui bouscule les préjugés et niche, dans des problèmes de riche, une fable décalée dans laquelle la réalité est peu à peu recouverte par des désirs fantaisistes, décousus, hors du contingent. Une vraie comédie sociale impétueuse dans une famille particulière, entre un père à la dérive, une ex-femme pleine de manigances, une adulescente pourrie gâtée qui fracasse encore la voiture de papa, un chauffeur qui se rapproche le plus de la notion de famille et, surtout, un défilé d’animaux en détresse qui incarnent le seul vrai lien affectif que le narrateur tisse.

« Habiter la Charente et ne pas boire, c’est presque un suicide social. »  Noyé dans la mollesse de la narration calquée sur son personnage principal – et c’est là le seul reproche qu’on pourrait lui faire – Sous la vague sublime le flegme et l’impassibilité au cœur du chaos, dans l’œil d’une tempête qui fait basculer sa vie. Dans l’esthétique du chaos orchestré, sous couvert d’une comédie sociale fort bien mise en œuvre, Anne Percin livre un roman touchant sur les tournants déterminants de la vie.

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de Sous la vague d’Anne Percin

La Liste : 5 romans à lire, spécial Rentrée Littéraire

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 9 min
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