On bouffe de la rentrée littéraire partout depuis un mois déjà, les premières sélections pour les prix d’automne commencent à tomber, et les auteurs squattent les évènements culturels et les médias, en pleine course à la promo. Parmi eux, Devenir Christian Dior, un roman biographique sélectionné dans la cuvée 2016 du Renaudot, Un si long chemin jusqu’à moi, roman psychologique sur fond de pervers narcissique, le héros du XXIème siècle, le très discuté Tropique de la violence sélectionné à peu près partout depuis sa sortie, L’Administrateur Provisoire, le second roman d’Alexandre Seurat, la révélation littéraire de la rentrée 2015, et Jeux de vilains, un roman sublime et étrange qui jette les maux de notre société dans un village danois, cocotte-minute prêt à exploser.

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La Liste rentrée littéraire Devenir Christian Dior François-Olivier Rousseau
Devenir Christian Dior, François-Olivier Rousseau, Allary, 15 septembre 2016, 18,90€

Devenir Christian Dior, François-Olivier Rousseau

Cette année, on aura vu Christian Dior sous toutes ses coutures – mais rarement comme ça. Dans cet essai biographique très romancé, François-Olivier Rousseau nous livre une destinée romanesque hors-pair, hymne au self-made, cartographie de l’entrepreneuriat old school, et un véritable inside dans l’aristocratie littéraire du Paris mondain qui fait, aujourd’hui encore, tant rêver. Devenir Christian Dior, c’était un challenge ; le lire, c’est un voyage. Inspiration. (Allary)

« Christian Dior est là, annonce Raymonde Zhenacker.
– Christian Dior, qui est-ce ? »

Dans l’espace volubile d’une plume aérée, François-Olivier Rousseau nous plante le décor iconique d’un Paris des années 20, dans des appartements somptueux de la rue Royale, dans les soirées mondaines et les grandes maisons de couture. Mais avant d’arriver dans cet univers de tulle et de talons hauts, Christian Dior est avant tout le fils d’une famille d’aristocrates ruinés qui délaisse le fantôme de sa mère, son père et sa jeune sœur chez des amis à la campagne, et qui monte à Paris. pour sa passion, cet art pour lequel il trouve tant d’instinct et de facilité – la mode.

Il passe ses soirées au Bœuf, sur un rooftop à l’ancienne, en compagnie d’artistes déjà célèbres qui tous le reconnaissent déjà comme l’un des leurs – pourtant, Christian Dior ne sait pas encore comment exprimer son talent. C’est en crayonnant des modèles de chapeaux et en dessinant des robes pour des rubriques de mode qu’il découvre enfin sa vocation. Entre un rêve de gloire provincial et une fibre entrepreneuriale aiguë, il abandonne le commerce, s’apprête à se lancer –  mais la guerre coupe court à ses ambitions en même temps qu’aux années folles.

Démobilisé, Christian Dior rentre à Paris et seconde Lucien Lelong, qui se bat contre l’occupant pour garder en France l’industrie de la couture. En 1947, il présente sa première collection : le New Look – succès foudroyant et planétaire. La maison Dior devient l’incarnation du chic français, et son créateur un mythe instantané.

Voyage atypique et intimiste dans l’avant-garde artistique des années 20, Devenir Christian Dior est une pépite sur l’univers effervescent de la mode, un bijou d’inspiration sur la ruine, la passion et la création à travers l’histoire, sur les coulisses des mondanités parisiennes mais surtout une ode, une véritable ode au self-made qui a fait de Christian Dior une légende. De la part de François-Olivier Rousseau, un habitué des biographies et un auteur décoré des Prix Médicis (L’Enfant d’Edouard, 1981), Marcel Proust (Sébastien Doré, 1986) ou du Prix du roman de l’Académie Française (La gare de Wannsee, 1988), on en attendait pas moins.

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du roman Devenir Christian Dior de François-Olivier Rousseau

La Liste rentrée littéraire L'Administrateur Provisoire Alexandre Seurat
L’Administrateur Provisoire, Alexandre Seurat, Rouergue, 17 août 2016, 18,50€

L’Administrateur Provisoire, Alexandre Seurat

Son premier roman, La Maladroite, récompensé de nombreux prix, retraçait un fait-divers de maltraitance d’enfant. Avec L’Administrateur Provisoire, Alexandre Seurat garde le même ton épuré, et livre un drame familial sur l’indicible qu’apporte l’Histoire avec juste ce qu’il faut de distance et d’émotion. La formule chimique parfaite de la littérature. (Rouergue)

Dans une quête de vérité implacable, le narrateur pénètre dans les méandres d’une famille scellée par un insupportable silence, dans la filiation de son grand-père, Raoul H, administrateur provisoire sous le régime de Vichy entre 1941 et 1943. Chargé de recenser les biens des entreprises juives pour les nazis, « il se présente, décline sa mission, son titre […] Il prend possession du bien, dresse l’inventaire, appose des scellés« , il spolie ceux dont il devrait administrer les ressources, participe de manière indirecte à la déportation et n’évoque, selon les témoignages, aucun remords ni tentative de réparation plus tard.

Un style concis, des phrases qui pénètrent le cerveau et le cœur. L’auteur adepte des mots justes, poète de la sobriété, sublime l’horreur en lui refusant tout pathos. Le procès posthume de Raoul H ne réhabilite ni ne condamne vraiment mais il dit, il expose la vérité inavouable que la famille peine à révéler – par bribes, toujours à demi-mots, par phrases trop courtes, laconiques et plates, qui transpirent la honte de l’aveu, la peur, l’effort qui les pousse à écorcher une réalité inavouable. Un roman d’une grande puissance, dérangeant, intime et cru, dépouillé de tous les artifices romanesques, qui tire sa grandeur de ce qui est tû et qui brouille les pistes de la frontière si poreuse entre fiction et réalité. Un état de fait historique dur et époustouflant.

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du roman L’Administrateur provisoire d’Alexandre Seurat

La Liste rentrée littéraire Un si long chemin jusqu'à moi Fabienne Périneau
Un si long chemin jusqu’à moi, Fabienne Périnéaux, Denoël, 22 septembre 2016, 18,90€

Un si long chemin jusqu’à moi, Fabienne Périneau

Fabienne Périneau signe un roman psychologique subtil et extrême sur l’amour, sur l’absence, et sur cette formidable capacité à se noyer dans l’autre, mais à ne jamais vraiment oublier de devoir être soi. Coup de cœur borderline, entre un girl power révolté et l’incertitude du courage. (Denoel)

Tout commence à Roissy, ce fameux jour de 2010 où un volcan islandais au nom imprononçable, l’Eyjafjöll, se réveille brusquement, interdisant tout trafic aérien. Ce jour-là, Arielle, restauratrice de tableaux, devait s’envoler pour le Japon. Elle vit depuis des années sous la coupe de son mari, un obstétricien de renom qui l’a isolée de ses amis, de son travail, qu’il l’a poussée à quitter, et de sa personnalité, qu’il éloigne à coups de somnifères destinés à lui redonner le goût de vivre après la mort récente de son frère jumeau. Dans le chaos de l’aéroport et de sa vie, un homme séduisant propose de la ramener à Paris. 

Ce roman n’est pas une histoire d’amour – c’est une histoire de manipulation, d’amour de soi, et de liberté. On aurait vraiment pu y croire pourtant : une demoiselle en détresse, un vilain dragon et un prince charmant qui débarque sur son caddie à bagages blanc. Un si long chemin jusqu’à moi n’est pas une histoire à l’eau de rose – il n’y a rien de tendre dans la douleur et le mensonge, dans la trahison, dans la torture psychologique, il n’y a rien de tendre chez le mari d’Arielle, un homme odieux que la pédanterie n’étouffe étonnamment pas, mais qui sature les pages de ce roman, il n’y a rien de tendre chez son amant, séducteur invétéré qui brise ses murs un à un pour s’enfuir à l’instant même où elle s’abandonne vraiment – il n’y a rien de tendre dans cette femme aussi molle qu’une poupée de chiffon, qui se laisse molester d’homme en homme, abattue par le chagrin, qui s’inonde de pilules malgré elle – qui ne réagit pas.

Un si long chemin jusqu’à moi c’est un roman tordu et tortueux, psychologiquement lancinant, jubilatoire et machiavélique, un roman qui nous fait grincer des dents, l’un de ceux dont les personnages nous parlent, et dont on parle aux personnages, tant l’évidence nous frappe mais leur échappe – logiquement. C’est aussi un roman très contemporain sur ce qu’on ne voit pas, sur la propension des autres à mieux cerner ce qui nous arrive, sur le déni et l’auto-mensonge. Enfin, c’est un roman frappant sur l’amour du XXIème siècle, celui incompris et multiple, celui qui papillonne souvent mais ne se pose jamais, celui qui se cache derrière son confort ou derrière ses prétextes pour échapper à la vérité. Dans ce premier roman remarquable, Fabienne Périneau écorne l’image d’une femme qui se complaît à se laisser détruire – et qui choisit de survivre.

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du roman Un si long chemin jusqu’à moi, de Fabienne Périneau

La Liste rentrée littéraire Tropique de la violence, Nathacha Appanah
Tropique de la violence, Nathacha Appanah, Gallimard, 25 août 2016, 17,50€

Tropique de la violence, Nathacha Appanah

On en parle déjà beaucoup depuis le début de la rentrée littéraire mi-août : Tropique de la violence est nommé dans les sélections de nombreux prix, parmi d’autres titres qui reviennent souvent (Mauvignier, Reza, Cusset). Écueil d’une société qui a érigé l’ultraviolence en religion, Tropique de la violence égrène une jeunesse livrée à elle-même à Mayotte, sauvage, au bord du chaos et du K.O. Bienvenue dans l’enfer du quotidien – Nathacha Appanah va vous faire relativiser vos galères de RER. (Gallimard)

« Ne t’endors pas, ne te repose pas, ne ferme pas les yeux, ce n’est pas terminé. Ils te cherchent. Tu entends ce bruit, on dirait le roulement des barriques vides, on dirait le tonnerre en janvier mais tu te trompes si tu crois que c’est ça. Écoute mon pays qui gronde, écoute la colère qui rampe et qui rappe jusqu’à nous. Tu entends cette musique, tu sens la braise contre ton visage balafré ? Ils viennent pour toi. »

Au commencement était Moïse – il a un œil noir et un œil vert, ça porte malheur, sa mère l’abandonne à Marie, infirmière trentenaire – ça tombe bien, elle voulait un enfant. Il est noir, il pense très vite comme un blanc. Et puis Marie meurt, et Moïse, ado rebel with(out) a cause voit son besoin de comprendre son passé et ses origines enfler en même temps que ses accès dissidents. Il quitte le nid douillet pour tenter de comprendre d’où il vient et se met à fréquenter un gang de jeunes violents et drogués. Tombé aux mains de Bruce, chef autoproclamé du quartier le plus défavorisé de la ville, surnommé « Gaza », Moïse devient lui-même un enfant des rues et fait l’expérience de la violence la plus crue. Ramené à son statut de noir élevé par une blanche, de privilégié, envié, désiré, brutalisé, l’adolescent de 15 ans perd ses repères.

Dans ce roman monté à l’envers, Nathacha Appanah ôte tout suspense dès l’incipit qui ancre d’emblée Tropique de la violence dans le tragique. Il est moins question du quoi que du pourquoi et du comment dans ce tourbillon dont l’issue inéluctable invite à la retenue, entre corruption politique, contradictions intrinsèques aux personnages, un espèce de paradis perdu sublimé par une onomastique symbolique, entre Gaza, Moïse, Marie et les Djinns, ultra évocatrice mais pas fidèlement calquée sur le réel, un roman sans bourreau ni victime clairement identifié, en marge de moralisation qui portraie une île aux enfants meurtrie où la violence est religion. A Mayotte, Peter Pan tourne mal, et le Paradis Perdu vrille.

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du roman Tropique de la violence, de Nathacha Appanah

La Liste rentrée littéraire Jeux de vilains Iben Mondrup
Jeux de vilains, Iben Mondrup, Denoel,25 août 2016, 22,50€

Jeux de vilains, Iben Mondrup

Aller simple pour l’île de Disko, à l’ouest du Groenland. Dans un petit village danois, Iben Mondrup nous embarque sous le toit d’une famille de trois enfants et nous dévoile la vie secrète et les désirs inavouables de la fratrie. Délicat, intimiste et résolument bizarre, ce roman sublime l’atypique à travers une écriture du banal. Voyage. (Denoel)

Godhavn est une petite ville sur l’île de Disko, située à l’ouest du Groenland. C’est là que s’est installée une famille danoise avec trois enfants qui, chacun à leur manière, tentent de trouver leur place dans cette petite communauté du bout du monde, où cohabitent trappeurs, pêcheurs et chiens de traîneaux faméliques. L’environnement hostile et le climat particulièrement rude ne facilitent pas leur intégration. Sans réserve, avec la franchise caractéristique de l’enfance, les trois personnages délivrent leurs pensées comme elles viennent, sans filtre, abrupts, crus, innocents et graves, dans la douleur comme dans la joie, aux milles couleurs de l’esprit et du sentiment, à la texture âpre et atypique, souvent poétique, que le cadre polaire sublime d’un magnétisme singulier.

Il y a Bjørk, la petite dernière de 9 ans, dévergondée, envahissante, excessive et exclusive, fouineuse, tyrannique – seule. Il y a Knut, le frère délicat, trop sensible, nostalgique – et seul. Et puis il y a Hilde, la it-girl locale que son père, trop possessif pour ne pas verser dans l’ambiguïté, veut protéger de tous (ou garder pour lui), amoureuse d’un garçon qui débarque sur l’île, sauvage, indocile, indiscipliné, révolté, charmeur. Trois vies qui s’entrecroisent et se déciment sur la difficulté à s’intégrer dans une petite communauté, dans un village qui apparaît comme un microcosme de la société actuelle en en reprenant tous les maux – l’exclusion, les étrangers, la peur de l’autre, la différence par la peau.

Jeux de vilains est un roman singulier, très réussi, très bizarre aussi, beau mais indisposant, qui force au voyage et à un face à face douloureux sur notre manière de penser. Un malaise qui surgit d’entre les lignes et qui se tisse tout au long des pages et qu’on emporte avec nous comme un héritage une fois le livre refermé. Un roman qu’on n’oublie pas.

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du roman Jeux de vilains, d’Iben Mondrup

La Liste #Septembre : 5 romans de la rentrée littéraire

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 9 min
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