Hier soir, Luke a mis le feu à la Cigale pour présenter son dernier album, Pornographie, sorti en Octobre 2015. Entre ses titres archi-connus, ses nouveautés inspirées et le spectacle qui se passait autant sur scène que dans la fosse, il y avait de quoi faire. On est devenues sourdes, on a perdu nos pieds dans des pogos démesurés et on a rêvé d’être la guitare du bassiste au déhanché langoureux et intense, mais on en retiendra surtout une chose : c’était gé-nial.

On se retrouve près de Pigalle, on connaît l‘endroit par cœur. Au pied de Montmartre, on est des habituées du Trianon et de la Cigale. On rentre très vite dans une fosse désertique, on s’avance d’emblée, on touche la scène des doigts, on se dit que comme ça, on sera aux premières loges (et aussi près des issues de secours, ça calme les scénarios catastrophes qui se bousculent derrière mes yeux à chaque fosse que je piétine).

 

20 h – Mr Yéyé : Non non.

On patiente, on se demande s’il y aura une première partie – il est 20 h lorsque les lumières s’éteignent, on se dit (on espère) que non. Le public un peu distrait commence à crier, la scène se remplit : pleins feux sur un chanteur chevelu qui sautille des baffles au sol et du sol aux baffles. On se dit que les cheveux de Luke on vachement poussé, quand même, qu’il a minci. Et perdu 15 ans.

Raté. Le chevelu est le leader « inspiré » de Mr Yéyé. Le nom dit tout, et en live, c’est pire. Clone raté d’un Kid Rock qui aurait pris trop d’acides, croisé avec l’inspiration divine d’un Jésus qu’on voudrait ne jamais voir réincarné, Mr Yéyé beugle des paroles qu’on devine pas trop mauvaises mais qu’on ne comprend pas, faute d’articulation.

Deux chansons et on se lasse vite. Mr Yéyé gesticule sur scène, il grimpe sur le matos avec l’agilité d’un babouin, secoue sa chevelure noire et bouclée dans tous les sens, et puis il a chaud. Il entame « Je suis à toi » et, pour marquer le coup, dégrafe les boutons de sa chemise. Son torse maigrichon et imberbe ne nous émeut pas plus que sa chanson, fausse balade amoureuse qui vire rock’n’roll pour ado pré-pubère.

Troisième chanson et la chemise tombe, comme un mauvais remix de Zebda. On est perplexes. Le chanteur incarné baisse son jean et son caleçon d’un nouveau centimètre à chaque morceau qui se termine. On se dit que quitte à nous montrer son slip, il aurait pu en mettre un canon. On se demande si son slip est propre, ou s’il affectionne le caleçon à l’envers comme nos exs. On se dit qu’on s’en fout.

Toute l’assemblée se fait chier, à l‘exception d’un petit groupe d’une dizaine de préados. Une bande d’étranges fans qui connaissent les chansons du groupe issu de Youtube par cœur, et qui fait un peu trembler le sol sous nos pieds. L’une a les cheveux verts, l’autre une coupe inquiétante. Les trois garçons sont torses nus, comme leur idole. Ensemble, ils s’agitent dans une chorégraphie millimétrée, serrés comme des sardines dans une fosse-gruyère, dans un espèce de pogo gentillet pour enfants. Ils bougent la tête de bas en haut à un rythme régulier avec une inspiration rock’n’roll. Ils vivent leur moment. On rigole, ça nous distrait de Mr Yéyé qui continue de beugler, qui veut « parler sexe » avec son assemblée, mais seul le troupeau à peine nubile est emballé, se presse contre la scène, touche une jambe, un genou, un pied. Malaise.

 13129108_10209153572818725_2058551357_o

20 h 45 – Luke

On attend Luke, la foule s’impatiente. Les dix minots ont été calmés par la sécurité qui demandait aux imprudents ayant laissé leurs sacs dans le couloir de bien vouloir se manifester, plan Vigipirate oblige. La Cigale commence à gronder, l’excitation monte, palpable, dans la fosse des corps qui se pressent désormais. La première partie n’a pas remporté l’adhésion du public venu applaudir Luke.

On se retourne, on sonde la foule qui s’est terriblement épaissie. On a à peine la place de bouger, maintenant. Derrière nous, on remarque un public hétéroclite. Beaucoup de femmes, d’hommes, presque tous entre trente et cinquante ans. Ça nous surprend. J’ai une pensée pour mon père, qui lui aussi aime Luke. Je me dis qu’il aurait aimé être là – enfin peut-être pas dans la fosse, juste devant la scène. Et pour cause.

En jaugeant le public, j’accroche le regard d’un homme, la cinquantaine. Il est content d’être là, il sourit. Il me demande si j’ai déjà vu Luke en concert – oui, il y a trois ou quatre ans, Place de la République. Il me dit qu’il n’a pas fait de concert depuis quelques années, il a l’air d’être sérieusement fan. Il nous demande si on est prêtes pour les pogos, parce qu’ « un concert de Luke, ça remue ». On hausse les épaules. On se dit qu’avec tous ces vieux autour de nous, on est tranquilles. Préjugés, quand tu nous tiens.

13082078_10209153527537593_1023401926_n

21 h – Pornographie

Les lumières s’éteignent à nouveau et les ombres bougent sur scène, La Cigale hurle, le plancher tremble sous nos pieds. On se sourit, on attend. On entend la basse en tout premier. Les spots éclairent Thomas Boulard qui nous fait dos, sa guitare Flying V accrochée au bout des doigts. On se dit que ça y est, on y est. Quand il se retourne, la foule est en délire. On se contient un peu, on a chaud, mais on crie déjà.

Tout ce qu’on aime en Luke est au rendez-vous. Quatre ans depuis son dernier concert, il n’a pas vraiment changé. Je le trouve plus tranquille, moins excité. Je le suis toujours autant. On se dit qu’il a grave minci. Il a perdu un peu de masse, mais rien de son charisme.

Sur scène, il irradie. Il suinte le sexe et le rock’n’roll, ça tombe bien, son dernier album s’appelle Pornographie. Il bouge à peine, à l’aise dans son jean slim, son tee-shirt et sa veste en cuir. Son genou tremble sous les rythmes hargneux qu’il impose à sa guitare, les veines de son front sont prêtes à exploser. Ils sont cinq sur scène, et ils ont tous la même grimace du plaisir intense. On se dit qu’ils sont en transe. Que ça a l’air jouissif. On en veut plus. On est servies.

« Indignés » résonne, puis « Quelque part en France », puis « C’est la guerre ». Si l’atmosphère était déjà brûlante, ce dernier titre allume l’étincelle et met le feu à la fosse. La culture du pogo débarque au milieu de la salle, creuse une bonne moitié du devant de la scène. On est surprises. On ne pensait pas que ce serait si violent. On dirait des électrons libres, qui se cartonnent les uns contre es autres. J’enlève mes boucles d’oreille, au cas où. On n’a jamais vu une telle ampleur devant un chanteur qui met toute sa force dans son micro et sa guitare, pas dans sa gestuelle. Comme si le public compensait. Je repense aux gesticulations de Mr. Yéyé, je me dis que le contraste est saisissant.

Ça se jette les uns contre les autres. C’est le jeu, mais franchement, ça nous fait chier. On n’a rien demandé, nous. On voulait juste kiffer Luke tranquillement, on se retrouve bousculées violemment toutes les trois minutes.

On est hypnotisées par le groupe qui captive si bien son public, par cette chanson pleine de couilles et de revendications, au moins autant que par la fosse qui gronde en cœur. « C’est bon de vous retrouver », dit le chanteur. On est d’accord avec lui.

Il enchaîne. « Warrior », « Rock’n’roll », tout Pornographie y passe, entrecoupé de ses premiers succès. « Hasta Siempre » fait hurler la salle comble. Tout le monde connaît par cœur, les cris s’élèvent dès les premières notes de la basse. Les fans téméraires se font porter aux nues par les spectateurs. Ils passent au-dessus de nous, on n’a pas d’autre choix que de les porter pour qu’ils ne tombent pas sur nous. C’est désagréable. On se déplace, on s’éloigne de ce petit groupe qui bouffe la fosse, on se cache presque derrière un mec d’une cinquantaine d’années. A notre droite, d’autres filles font de même.

Nos yeux magnétisés tombent sur le bassiste. Ses doigts caressent sa guitare, avec douceur et intensité. On dirait du sexe. On se surprend à s’y croire. C’est comme une transe. Ses hanches qui se balancent nous achèvent. Dans mon dos, je sens le même mouvement, d’avant en arrière, contre moi. J’ai l’impression d’être dans le métro. Je me retourne ; c’est le mec derrière qui on s’est cachées pour éviter les pogos un peu trop violents. Il était à notre gauche, il est maintenant derrière nous. Il a des bouchons d’oreille et il fixe la scène. Il est plus calme que la plupart des hommes autour de nous. Je me dis que je rêve, qu’il y a du monde, qu’il danse, que c’est normal. C’est sans doute sa main. Luke enchaîne.

22 h – La Cigale et le frotteur

 « Warrior », « Soledad ». Tout le monde saute. L’homme derrière nous retombe toujours contre moi. J’avance, gênée, quitte à me coller contre l’homme devant moi. Il me suit. Je me retourne un peu vivement – ce n’est pas sa main, il ne danse pas. On se dit que, putain, on ne peut même pas être tranquilles à un concert. On se décale vers la droite de la scène. Cinq minutes plus tard, lorsqu’on se retournera, il aura disparu lui aussi. Il sera derrière une autre fille, un peu plus loin.

Il est à peine 22h et on commence à avoir mal aux jambes, marre de faire attention à notre écharpe, notre manteau, à ne pas tomber, surprises par un pogo qui nous renverse. Je me dis que j’aurais peut-être pu aller m’asseoir, que je suis trop vieille pour ces conneries. Et puis on se dit qu’aller à un concert de rock pour rester assis, c’est vraiment pourri.

Luke entame « La Sentinelle », sans doute son plus gros succès, l’un de ses premiers singles. Toute La Cigale chante, tout le monde connaît couplets et refrain. Ses accords idiosyncratiques résonnent jusque dans nos tempes. J’ai lu quelque part que lors d’un concert, les battements du cœur se calquent sur le rythme des instruments. Plus c’est fort, plus c’est bon. Avec Luke, on frôle la tachycardie.

Il sort quelques minutes de scène, revient seul, avec sa guitare. « En Province, on nous dit que les parisiens sont un public endormi. Alors que vous, vous êtes bouillants ! C’est le public de variété qui est pourri, vous, vous déchirez ! » Et il nous parle d’amour, d’une balade d’amour, cet amour qui n’a jamais été aussi absent dans le monde, mais qu’on n’a jamais autant chanté. Tout le monde se calme. On ferme les yeux, on se laisse bercer par sa voix rocailleuse qui n’a pas tant changé depuis « Pense à moi ». Toujours les mêmes accents aigus, la même douceur, la même bestialité aussi. Sur scène, Luke est primaire. Le mâle déborde de sa musique, il crève la salle par le charisme qui émane de lui, comme un tsunami bouillonnant de phéromones.

La boule à facettes qui se planque dans le faux plafond de la scène descend enfin, les musiciens rejoignent le chanteur et entament la dernière, « Discothèque », issue de Pornographie. La boule scintille dans toute la salle, le genou de Thomas Boulard n’a jamais autant tremblé, les spectateurs sont déchaînés. Une femme se fait porter par la foule, se retourne, tombe tête la première sur le sol. Se relève, et recommence. Elles se balancent les unes contre les hommes, grimpent sur scène, passent devant le chanteur qui partage son espace. Elles tournent le dos au public, écartent les bras, se laissent tomber dans la foule qui les porte. On ne comprend pas bien le projet. On dirait des Nicolas Sarkozy de concert. Le même amour des bains de foule, la même nuisance pour les autres.

« Discothèque » bouge, mais « Discothèque » ressemble à « Pilule », de Saez. Ce coup-ci, on n’a même pas besoin de fermer les yeux pour reconnaître les sonorités. On se dit que les rythmes sont semblables. C’est troublant, jusque dans les paroles. Leur poésie semble être taillée dans la même pierre. On se dit que Pornographie ressemble beaucoup à J’Accuse, que le nom de l’album de Luke fait écho à la jaquette de celui de Saez (une femme nue dans un caddie). On se dit qu’ils ont tous les deux perdu en subtilité depuis « La Sentinelle », que c’est un peu dommage.

Luke fera deux rappels, hurlant les maux de l’époque sur une nappe sonore aussi rude que consistante. On en sort épuisées. On se dit que ça fait du bien de respirer de l’air frais. On a l’impression d’être sourdes, on n’entend plus grand-chose, on trouve la ville bien silencieuse. On se dit que les pogos étaient vraiment violents, qu’on ne voit ça que dans des concerts de métal d’habitude. On se dit qu’ils nous ont vraiment fait chier, mais que le concert était complètement dingue. On se dit que Luke dégage vraiment quelque chose de spécial. Et qu’on a hâte de le revoir. On part chacune dans une direction, les écouteurs vissés dans les oreilles, « La Sentinelle » à fond.

Retrouvez toutes les dates de leurs concerts

13115662_10209153528137608_993915733_n

LUKE : Pornographie à La Cigale

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 10 min
0