Lorsque j’ai reçu un mail de ma rédactrice-en-chef me demandant de venir tous les matins à partir de 7H30 dès la semaine suivante, j’étais « légèrement » énervée. Mais ça, c’était bien avant de savoir que je croiserai Raphaël tous les matins.

Démarche de zombie, tête enfarinée,  j’arrive à l’agence … fermée. Il faut attendre que le gentil monsieur qui fait le ménage finisse son travail pour que je puisse commencer le mien. Casque enfoncé sur la tête, je m’assieds sur les marches en pestant intérieurement contre ma supérieure quand je vois des pieds qui s’arrêtent en face de moi. En levant la tête, j’aperçois un mec – je reste bouche bée devant lui ;  il ne me prête aucune attention. Prétentieux.

La pause arrive et je confesse à ma copine Louise ma rencontre infructueuse avec le mystérieux inconnu. Comme deux adolescentes pré-pubères, nous faisons tous les étages afin de le croiser …  sans succès. Retour à mon bureau bredouille … ou presque. Deuxième rencontre, cette fois il me sourit, c’est moi qui l’ignore. Bien fait !

Le lendemain matin, il est arrivé plus tôt. Il était en train de chantonner les paroles de « Somewhere only we know » de Keane. Je me suis moquée de lui, et nous avons continué à la chantonner ensemble. « Oh simple thing where have you gone. I’m getting old and I need something to rely on. So tell me when you’re gonna let me in… ». Et puis nous avons commencé à discuter, à chanter, à rigoler, en oubliant rapidement nos obligations professionnelles  : nous étions dans notre bulle.

Jusqu’à ce que la bulle éclate. « T’as fait ta revue ? Il est 9h ! » Même pas le temps de dire au revoir à Raphaël :  je cours à mon bureau pour rattraper le temps perdu, mais je n’arrive pas à avancer. Je n’arrête pas de penser à lui, je souris bêtement rien qu’en m’imaginant son visage.

A mon arrivée, le matin suivant, il m’attend sur les marches.

« Des viennoiseries pour m’excuser de t’avoir mise en retard hier ! Je ne savais pas ce que tu préférais alors j’ai pris de tout. »

A ce moment même je bénissais ma boss d’avoir changé mes horaires. Raphaël était (en plus d’être canon) attentionné, doux et drôle. Je le connaissais depuis deux jours, et j’étais déjà en train d’éprouver des sentiments à son égard.

On dit souvent que les gens ont peur du quotidien, car ça développe ennui et habitude. Pas moi. J’appréciais ce tourbillon du quotidien où j’apprenais à connaître Raphaël, son enfance, ses peurs et ses blessures. Lui. Plus j’apprenais à le connaître, plus j’avais l’impression que nous étions complémentaires. J’avais les défauts, il avait les qualités. C’était la rencontre entre une pessimiste et un optimiste.

Nos matinées sont devenues très rapidement des pauses puis des déjeuners. Et le reste du temps, nous le passions à nous envoyer des mails sur notre boîte pro. 

« Viens en bas, j’ai un truc à te montrer »

Intriguée par cet email, je me demandais ce qu’il me concoctait. Arrivée devant lui, il m’a emmenée discrètement derrière les immeubles de notre société. Caché derrière un arbre, il m’a susurré à l’oreille : « J’attends ça depuis des semaines ». Et il a délicatement posé ses lèvres sur les miennes.

Je voulais que cette journée se termine le plus vite possible pour le rejoindre, mais j’avais encore une quantité incommensurable de travail à terminer. Du coup, on a décidé de passer la soirée au bureau. Mais notre soirée travail s’est très vite transformée en soirée coquine. Nous avons baptisé mon bureau, le sien, et puis quelques autres.

Rentrée chez moi, j’avais des étoiles plein les yeux. Je ne m’imaginais plus sans lui et pourtant j’avais cette angoisse, celle de souffrir encore. Mon contrat s’arrêtait à la fin de la semaine suivante, et je n’avais pas encore eu le temps de lui dire.

J’essayais de me convaincre que je n’étais pas prête à m’investir dans une nouvelle relation. Aimer, c’est décider de souffrir un jour ou l’autre. Je sais qu’à force de regarder le passé, on ressasse les remords et les regrets mais c’était plus fort que moi. Et, un brin romantique, je me disais que les plus belles histoires d’amour sont celles qu’on n’a pas eu le temps de vivre.

Malgré cela, je voulais que ma dernière semaine à ses côtés soit aussi idyllique que les précédentes. Mon dernier jour dans l’agence était arrivé, je l’attendais mélancoliquement sur ces marches, nos marches. Mais il n’est jamais apparu, sans explication. C’était épouvantable, d’être là, assise, seule, sans lui. Le lundi suivant, je me suis levée à la même heure par habitude en pensant que je le verrai, mais non. C’était fini. J’étais assise sur mon lit en me disant qu’il devait être là, à m’attendre avec ses viennoiseries. J’étais déconfite.

Plusieurs semaines après, il était toujours ancré dans ma tête. Je n’arrivais pas à m’en détacher. J’avais toujours voulu garder cette relation secrète, mais j’avais besoin de me confier à Louise. Je lui ai avoué que j’étais éperdument folle amoureuse de lui, que je n’arrivais pas à l’oublier et que maintenant il devait me détester. Elle essaya de me consoler … en vain.

On a fini par se fixer un rendez-vous la semaine suivante au parc. Je l’attendais patiemment lorsque j’ai entendu quelqu’un chanter « Oh simple thing where have you gonne …. Talk about it somewhere only we know ? This could be the end of everything… ». Je me suis retournée, il était là.

« Je veux que tu arrêtes de te protéger sinon un jour tu ne ressentiras plus rien, et je veux que tu ressentes tout l’amour que j’ai pour toi et je veux ressentir le tien. Je t’aime Marie ».

Modern Love : « J’attends ça depuis des semaines »

par Sabrina Viniger Temps de lecture : 4 min
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