Cela fait maintenant deux mois que la Nuit Debout se perpétue place de la République et dans 300 villes en France et dans le monde. Mais a-t-on vraiment à faire à un nouveau Mai 68 ?

La nuit est tombée depuis longtemps boulevard Saint-Germain et une foule de 200 personnes scande « Libé-rez nos cama-rades ! » devant le commissariat du Vème arrondissement à Paris. Ils demandent la libération d’étudiants interpellés plus tôt dans une manifestation. La scène se passe à quelques dizaines de mètres à peine de la rue des Écoles. C’est dans cette rue que les barricades de 1968 commençaient pour s’étendre autour du Quartier latin. Mais qu’en est-il vraiment de cette comparaison de la Nuit Debout avec Mai 68 ? Ne plaque-t-on pas trop rapidement une référence connue sur notre présent ? Il faut l’avouer, c’est tellement rassurant. 

« Libérez nos camarades » était bien un slogan courant en 1968. L’élément déclencheur en mai 1968 des grandes manifestations – 300 000 manifestants pour certaines –, ce sont les violences des forces de l’ordre contre les manifestants et les inculpations d’étudiants et de salariés. Sur le principe, la Nuit Debout est bien un de ces rares moments où un mouvement affirme rompre avec les institutions. Le 20 avril, un des intellectuels les plus écoutés à la Nuit Debout, Frédéric Lordon, lançait devant une salle comble de la Bourse du travail : « S’il n’y a plus d’alternative dans le cadre, il y a toujours l’alternative de refaire le cadre ! » 

nuit debout mai 68
Manifestants dans un nuage de gaz lacrymogène dans la manifestation du 1er mai 2016, boulevard Diderot à Paris. | Photo Yann Schreiber @YannSchreiber

On peut donc placer la Nuit Debout dans le continuum des mouvements insurrectionnels dans le sens où ils remettent en question l’ordre établi. Ils recherchent donc la convergence des étudiants et des salariés. En discutant avec des manifestants du 31 mars après-midi, l’idée de cette convergence était dans les esprits. Il y avait ce sentiment que, potentiellement, la manifestation pouvait produire quelque chose. Quelques heures plus tard, la Nuit Debout faisait irruption place de la République.

Odéon ou République

Comme en mai 68, l’idée est de faire se réapproprier la démocratie, à commencer par le débat, par les citoyens eux-mêmes. C’est ainsi que le théâtre de l’Odéon a été occupé pendant un mois en 1968. Il a accueilli des dizaines d’assemblées générales entre étudiants, artistes et ouvriers. La Nuit Debout a tenté d’y faire pénétrer la foule pour y tenir une assemblée à partir du 24 avril dernier, mais seules quelques dizaines de personnes ont pu l’occuper pendant cinq jours.

Le lendemain du début de l’occupation, la Nuit Debout a délocalisé son assemblée populaire devant le théâtre. Une foule de l’ordre de 700 personnes s’est retrouvée sur la petite place de l’Odéon, mais la victoire ce soir n’était que symbolique. La police n’a pas laissé entrer les manifestants. Aujourd’hui, l’AG se tient sur la place de la République. 

L’objectif est le même : la grève générale. Ce qui crée un rapport très particulier aux forces de l’ordre. Soudainement, elles incarnent l’Etat qui n’a aucun intérêt à ce que l’économie soit bloquée. Et faire reculer les forces de l’ordre, c’est faire reculer l’Etat. 

« On est sortis d’une culture des grandes gueules »

La semaine dernière encore, lorsque 200 manifestants ont quitté l’AG place de la République pour aller interrompre l’émission « C à vous » en direct avec Myriam El Khomri, la foule est ensuite partie en manifestation sauvage. À deux reprise, rien de moins, une voiture de police municipale est tombée nez-à-nez avec la foule. Lorsqu’il y avait moins de cinquante mètres entre les deux, la foule se mettait à se ruer vers la voiture et celle-ci prenait peur et faisait volte-face, par crainte d’être attaquée. 

En ce qui concerne l’idéologie, la Nuit Debout est fondamentalement un mouvement qui met en avant les initiatives locales, avec un fonctionnement horizontal. « On est sortis d’une culture des grandes gueules et des petits chefs. Le féminisme et les luttes pour la défense des minorités est passé par là », explique Nina, une manifestante de la première heure à la Nuit Debout. 

Aujourd’hui, ce qui jette encore plusieurs centaines de milliers de personnes dans la rue, ce ne sont plus les interpellations d’étudiants, mais d’abord « la loi Travail et son monde ». Avec la conviction que les inégalités n’ont jamais été aussi forte et que le « système de domination » n’a jamais été aussi oppressant. 

La Commune plutôt que Mai 68 ?

En revanche, ce qui change radicalement entre les deux époques, c’est le taux de salariés syndiqués ou encartés. Il a chuté de manière vertigineuse. Et à l’époque, l’économie connaissait le plein emploi. Aujourd’hui, un collectif de chercheurs indépendants a livré ses conclusions sur les manifestants : les nuit-debout connaissent un taux de chômage légèrement supérieur à la moyenne nationale. 

« Le système capitaliste n’avait pas atteint son terme et il me semble que les Français avaient de l’espoir. Il s’agissait de bousculer De Gaulle mais pas les institutions en place. Aujourd’hui, c’est une lutte pour sa survie mentale qui se joue. On se bat pour un monde radicalement différent », explique un étudiant en master d’Histoire à la Sorbonne. 

Et on ne se place pas non plus à la même échelle. En mai 68, on souhait d’abord renverser l’Etat pour changer la politique. Aujourd’hui, la solution apparaît clairement à deux autres niveaux. Le niveau international : 120 villes dans le monde ont répondu à l’appel de la Nuit Debout Paris à occuper les places pour fêter le cinquième anniversaire des Indignés à Madrid, le 16 mai dernier. Et au niveau local : l’avenir semble être les initiatives de quartier, avec le retour de chaînes de solidarité de proximité.

La Nuit Debout est donc plus proche de l’autogestion locale et, par conséquent, plus proche de la Commune de Paris en 1871 que de mai 1968. L’idéal de la Commune est beaucoup plus mobilisateur : « on est nombreux à l’avoir comme référence », explique un membre de la Commission Action de la Nuit debout. « L’image de la Commune fait plus rêver que Mai 68, c’était quand même une victoire. Alors que Daniel Cohn-Bendit, je n’ai pas l’impression qu’il fasse rêver. La Commune était autrement plus radicale que 68« .

Semaines décisives

« La comparaison avec 1968 me paraît plus ressembler à une référence au passé comme volonté de créer un continuum historique dans la lutte. Mais sans doute les soixante-huitards se référaient-ils au Front populaire qui, lui-même, s’était appuyé sur la Commune », raconte Thomas. « Ce qui est notable, c’est le caractère historique, la prise de conscience au présent que l’histoire s’écrit aujourd’hui »

Guillaume, participant à la Nuit Debout depuis le début également, lui, ne croyait pas vraiment à cette similitude avec mai 68. « Mais elle peut être plus adéquate maintenant que des grèves générales et des blocages commencent à émerger un peu partout ». C’est peu dire que les grèves dans les raffineries depuis deux semaines ont galvanisé les manifestants de la Nuit Debout.  

Les semaines prochaines seront décisives pour l’avenir du mouvement de contestation. Les taxis parisiens ont annoncé une grève à partir du 2 juin à l’occasion de l’Euro de foot, la RATP le 6, la SNCF est désormais en grève reconductible. Quels effets politiques aura la Nuit Debout ? Nous devrions le savoir bien assez tôt. 

Raphaël Georgy

Nuit Debout : un Mai 68 à la dérive ?

par contributeurs Temps de lecture : 5 min
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