L’Innocent, au contraire des autres romans de Christophe Donner, touche davantage à l’autobiographie, s’englue dans un narcissisme insupportable et manque de recul. Malgré tout, Donner nous appose à un chapelet de souvenirs masturbatoires une réflexion intéressante sur la vacuité de la jeunesse, la perte des idéaux, l’abandon de l’insouciance pour entrée dans un âge désenchanté : l’adulte. Une perte de l’innocence fort romancée qui reste une belle expérience de lecture, poétique parfois, drôle souvent, mais indigeste d’égotisme. (Grasset)

L'Innocent Christophe Donner Grasset
L’Innocent, Christophe Donner, Grasset, 31 août 2016, 18€

Christophe Donner cartographie de l’insouciance qui s’envole

« Je suis sorti de la maison au petit matin, j’ai marché à grands pas sous les platanes du cours Mirabeau, sans pouvoir m’empêcher de sourire. Une chose m’apparaissait sûre et certaine : je n’étais plus le même. Je venais de passer la nuit dans le lit d’une femme, à l’embrasser, la serrer, la baiser, car si cette nuit n’avait pas été celle de l’accomplissement de l’acte sexuel, elle n’en avait pas moins été une nuit d’amour, entière, complète, jusqu’au petit matin frisquet, le reste n’était qu’une question de vocabulaire : est-ce que nous avions fait l’amour ? C’est ce qu’il me semblait puisque j’étais amoureux. »

Christophe entre dans les années soixante-dix et dans l’adolescence bercé par les idées révolutionnaires de ses parents divorcés, entre qui il va et vient, et la découverte angoissante d’une sexualité dévorante, obsessionnelle. De Paris à Saint-Tropez en passant par la Tunisie, l’adulte qu’il est devenu égraine les souvenirs d’une jeunesse douce-amère à travers le prisme de ses aventures sexuelles, et cherche désespérément à mettre le doigt sur le moment où l’innocence le quitte.

L’Innocent ou Le précieux ridicule

Dans ce roman, Christophe Donner mêle beaucoup d’éléments à la louche, parfois pertinents, assez poétiques, qui mènent à réflexion. À travers le prisme de ses souvenirs, des paysages, des odeurs et des moments qui repassent au fil de sa mémoire, il observe, 40 ans plus tard, le jeune homme qu’il a été. Malgré quelques traits de dérision quant à sa naïveté à peine nubile, il manque cruellement de recul sur cette adolescence privilégiée, entre un appartement privé et la double dynamique douloureuse à lire d’un jeune fils qui cherche paradoxalement à obtenir la reconnaissance de son père autant qu’il cherche à s’en défaire. Des problèmes de riche, s’il en est – mais des problèmes tout de même.

De son père, il profite du train de vie confortable qu’il glane, entre le caprice de vivre six mois en Tunisie chez son tuteur pour alimenter un flirt, et le dilemme adolescent qui oppose l’affranchissement de l’autorité parentale au confort d’un appartement tous frais payés. De sa mère, il récolte des idées révolutionnaires, une gauche extrême et résolument prête à se battre – pour n’importe quoi, tant qu’elle se bat. Rejoignant les hordes de lycées dont nous avons plus tard grossi les rangs, le jeune Christophe cherche un combat social – un but ? – qu’il trouve alors dans l’opposition systématique à toute forme d’autorité. Une partie du roman qui frôle le ridicule à mesure que le personnage s’étoffe, et que cet acharnement incongrue s’invite dans son comportement sexuel.

Peut-on tout dire sous couvert de littérature ?

Arthur Dreyfus et Dominique Fernandez posaient la question il y a quelques mois, au travers d’une Correspondance Indiscrète : peut-on tout dire en littérature ? Plus précisément, jusqu’à quel point la littérature peut-elle égrener les aventures sexuelles de ses personnages ? Christophe Donner ne s’embarrasse pas du politiquement correct en abordant, dans ce roman, ses premiers émois. La perte de l’innocence, c’est bien L’Innocent qui devient un homme. De la première érection au premier amour peu conventionnel, Christophe fait ses (l)armes dans les bras de Lilas, vingtenaire tendre et sensuelle qui l’hypnotise par l’olfactif. Quelques temps plus tard après cette aventure précoce, elle lui dira « Comme tu as changé, Christophe« , et c’est bien ce changement qui est la clé de voûte du roman.

Entre les deux, Christophe, un peu trop à l’aise dans ses pompes, à la fois abattu par ce premier chagrin d’amour et encensé par cette première expérience, change de perspective. Tout devient très rapidement prétexte au sexe, à la masturbation, à l’exhibition – avec des filles, avec des garçons. Son auto-éducation sexuelle est précoce et curieuse, pregnante, insistante surtout, insistante toujours, avec les uns comme avec les autres, et c’est là que le roman prend un tour insupportable, dans ce que Christophe cherche à imposer au reste du monde ce qu’il érige en idéal – sexuellement, politiquement, socialement : il croit s’affranchir des paradoxes mais ne le fait pas, tournant ces combats absurdes en un comique de situation ridicule.

Un récit intime qui montre le film irréalisable de sa vie, entre 13 et 15 ans, quand l’amour s’apprenait dans les tourments du sexe, mais qui lasse par sa teneur trop égotique, trop inclusive, trop excessive. 

Découvrez ci-dessous les premières pages
du roman L’Innocent de Christophe Donner

 

On a lu pour vous : L’Innocent, de Christophe Donner

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 4 min
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