La Fondation Findhorn, communauté spirituelle avant de devenir écovillage, m’a accueilli, une semaine durant, pour me permettre de comprendre quel place joue la spiritualité dans la construction d’une communauté.

Le succès indéniable de cet écovillage de 450 personnes y est certainement lié, et bien que je ne connaisse rien à sa dimension New-Age, je veux essayer d’en comprendre les rouages. Ils pourront peut-etre m’aider à expliquer le fort attrait faisant le succès du lieu, pour que je recycle ensuite cette particularité à ma sauce, donnant de l’attraît à mon futur projet d’écovillage.

Reconnue et soutenu par les Nations-Unies, la communauté se découpe en deux localités, chapeautées par la Findhorn Foundation. Le Park, trailer-park reconverti, est composé de mobile-homes anciens autour duquel s’ajoute un nombre important d’éco-logements à faible impact environnemental. S’ajoute à cela un hall Universel servant de café-bar-théatre, un réfectoire, une nursery, quelques sièges d’entreprise, une épicerie, une pizzeria, et un ensemble de bâtiments administratifs dédiés au management de la communauté. A quelques kilomètres de là se rajoute le « Cluny Hill », ancien hotel maintenant utilisé pour accueillir les formations spirituelles ou écologiques rattachées à la fondation. J’y loge durant la « Semaine-Découverte », et participe à des activités réparties entre les deux sites.

Findhorn Fondation
L’écovillage Findhorn

Le Cluny Hill College : Jour 1 – Samedi 8 Novembre

Après une nuit passée dans le National Express Londres-Inverness, j’ouvre les yeux, encore assis à l’arrière du car, et admire, s’étirant devant moi une étendue verdoyante autant rebondie qu’infinie, tâchetée de vert d’orange et de marron, pailletée d’un nombre incroyable de rus et ruisseaux. Je suis arrivé en Ecosse, et remonte une des seules grandes routes qui mènent au Nord du pays, constituée d’une simple voie dans chaque sens, serpentant sur des centaines de kilomètres au travers d’un aura brouillardeux quasi-mystique. Pas de lutins en vue pour l’instant. Les plus hautes collines environnantes, ridées par le temps, arborent déjà fièrement quelques couronnes de neige immaculée et je comprends rapidement que ce n’est pas mon manque de sommeil à l’origine de mon réveil, sinon le froid qui perce la vitre contre laquelle j’ai reposé ma joue.

D’hameau en hameau, le bus avale puis recrache des autochtones voutés et trapus à la moue pourtant bienveillante, dont le regard pourtant habitué ne peut s’empêcher entre les arrêts de parcourir ce panorama aussi sauvage qu’hostile qui est le leur. A gauche – et à l’image de mes brefs compagnons de voyage, qui, avec l’âge paraissent s’aplatir tout autant que ce paysage érodé qui les a vu, les voit et les verra vieillir encore – un chemin de fer oxidé résiste non sans difficulté à l’épreuve des éléments.

Un sourire inexpliqué s’étire doucement sur mon visage, et je réalise à quel point l’endroit auquel je me rends est perdu au bout du monde … il m’est impossible de concevoir qu’à perte de vue, je ne vois que lacs, buissons, collines et arbres solitaires. Aucune trace de l’homme mis à part l’occasionnel pont en pierre arquebouté surplombant un frémissant coulis d’eau argentée et reliant deux berges verdoyantes.

Hagards, torturés par les éléments, Je me tourne vers ces arbres Qui ont vu bien avant moi Défiler les années Sans grand choix De l’endroit Où ils sont nés pour demeurer.

Arrivé dans les environs de midi à Inverness, ville aux allures intranscriptibles, j’aide une vieille dame à ranger ses bagages dans la soute du bus qui me portera durant la dernière centaine de kilomètres à parcourir. Dame qui, il se trouve se rend aussi à la Fondation Findhorn et paiera mon taxi entre l’arrêt de bus où nous devons descendre et l’hotel de la fondation. Découpée en 2 localités, La Findhorn Foundation est composée d’un ancien hotel de l’époque victorienne aujourd’hui converti en centre de formation, ainsi que de l’écovillage lui-même. Les deux se situent aux abords de deux villages voisins à quelques kilomètres l’un de l’autre. J’arrive en début d’après-midi à Cluny Hill, où je trouve sur le comptoir de l’accueil fermé un petit mot m’étant destiné. Il me confie une chambre, m’indiquant par la même occasion où et quand rencontrer le groupe avec qui je vais faire ma « semaine-découverte ».

Une demi-heure plus tard, je suis le seul homme du groupe les deux animateurs – appelés Focalisers. Nous nous asseyons en cercle et tenons les mains de nos voisins immédiats. C’est l’attunement, l’exercice qui précède tout temps passé en groupe. Après quelques inspirations profondes pour nous concentrer sur le moment, nous faisons un tour de cercle pour partager notre ressenti du moment.

Je rencontre brièvement les 8 autres femmes avec qui je vais passer la semaine. Chacune vient de l’autre bout du monde, du Brésil en passant par l’Australie, l’Afrique du Sud ou bien la Nouvelle Zélande. Une des participantes est Belge, mais flammande. J’ai la chance, donc, d’etre forcé de parler anglais et de ne pas me lier d’amitié avec elle par facilité. Deux personnes pleurent en se présentant. Quoi qu’il en soit, chacun est à un tournant stratégique de sa vie, qu’il soit professionnel, ou bien plus souvent personnel, et les attentes que mes compagnons partagent à l’égard de l’issue de cette expérience paraissent tout autant conséquentes.

 

Nous visitons le lieu dont le bâti est tout aussi imposant que ses couloirs sont tortueux, éparpillant ci-et-là salles de bain, chambres, remises, cuisine, une salle de bal majestueuse, des salles de méditation, un sauna, et une multitudes de salles de conférences pour accueillir les différents ateliers auxquels prennent part les hôtes. Tout semble organisé selon la confiance, et le visiteur se voit expliquer quelles sont les parties communes ou privées ainsi que les règles de bienséance à respecter. Aucune chambre ne ferme à clef. Dans les couloirs, s’offrent aux visiteurs des œuvres d’art de toutes sortes en vente libre, dont le prix à payer est indiqué sur les étagères sur lesquelles elles sont placées. Comme la totalité du lieu, le système se base sur la confiance, et il semble que le simple fait de permettre cela le fait fonctionner. Après un dîner quelque peu silencieux, je me rends au sauna qui, moyennant une donation libre est accessible à tous. J’y passe la soirée, entrecoupée de rencontres très intéressantes et de bains extérieurs, dont les quelques degrés ainsi que la pluie Ecossaise me drainent du peu d’énergie restante, pour enfin m’abandonner à mon lit aux environs de onze heures …

Du Cluny Hill College au Park : Jour 2 – Dimanche 9 Novembre

Après un réveil difficile je sors m’asseoir sur un des bancs devant la salle à manger, faisant face au vallon que surplombe l’hotel. Pourtant armé d’un café que je serre à deux mains, l’agressivité du froid et de l’humidité me surprend. L’hiver est déjà arrivé ici, je ne m’étais pas préparé à ça. Un bloc-notes et un stylo-bille pour faire le point, mon jean s’imbibe de l’humidité du bois sur lequel je m’assieds pendant que l’encre bleu-océan de mon stylo plume, elle, donne vie à sa toute première page. Un écureil touffu fait des allers-retours sur la branche d’un chêne massif en contrebas, et je sens les premiers rayons du lever poser leur mains tièdes sur mon visage. J’écris encore. Un vol d’oies sauvages me survole, traçant un V noir sur un fond bleu impéccable. Je gratte toujours.

Et alors que je jour se lève Surprenant la première gelée Je suis là à tout contempler.

Doucement, crevant l’abcès De la nuit, le soleil se met à percer Sa place entre les pins serrés.

Lassé, je rentre manger avec mon groupe, le tout dans le silence. Je ne sais pas vraiment quoi dire à tous leurs regards fuyants. Je ne suis pas du matin alors ce n’est pas aujourd’hui que j’arriverai à animer quelque discussion.

De 9h30 à 12h, c’est l’atelier Sacred Dance. Le simple nom de la chose provoque mon scepticisme. Malgré mon envie de venir sans à priori, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi l’on va passer la matinée à danser un ensemble importé et dépareillé de pas traditionnels. Tout compte fait, après différents enchainements d’origine grecque ou irlandaise, je commence à comprendre qu’au-delà de mon préjugé rétissant de départ, ces danses sont simplement plaisantes car inclusives.

Fondation Findhorn
L’écovillage Findhorn

C’est un moment de partage où, en cercle, nous croisons nos regards souriants, trébuchant bêtement parfois, pourtant souvent en rythme. Les histoires de ces danses sont rituelles : consécrations au mariage ou à la moisson, elles célèbrent le quotidien sans fioritures. Contrairement à notre culture occidentale qui valorise le spectaculaire, il m’est impossible de nier que glorifier ce qui nous apparaîtrait comme banal est un moyen de ré-apprendre à aimer ce quotidien faussement désubstancialisé qu’est le notre. Ce coté banal a aussi le mérite de me faire réaliser qu’il est possible et même plaisant d’arrêter de tendre vers la chimère du super-quotidien à laquelle notre société nous pousse tant à aspirer. La clef est dans la simplicité de l’avoir tout autant que de l’être, j’en suis un peu plus convaincu désormais.

Une personne du groupe éclate en sanglots, je trouve cela gênant, probablement parce que je ne comprends pas pourquoi. Je redescends brusquement de mes rêveries. Nous nous asseyons en cercle, l’incluant parmi nous, et attendons que ça passe.

Après un brunch à l’anglaise sans viande – quelle ironie, me dis-je – nous nous réunissons à nouveau en cercle dans la salle de méditation de l’hotel pour un atelier « Angel Meditation ». Chacun pioche un ange porteur d’une caractéristique humaine (Simplicité, amour, réflexion, compassion, etc), puis une personne pioche une carte supplémentaire pour le groupe. Le but de cet exercice est de faire un effort conscient tout au long de ce séjour pour développer cette qualité portée par l’ange. Je pioche Understanding, petit clin d’œil du destin, car je participe justement à cette semaine pour comprendre l’essence de ce qui meut cet écovillage. L’ange qui revient au groupe est Purification, et apparemment il plaît à tout le monde.

Fondation Findhorn
La fondation Findhorn : une communauté soudée

Il s’agit ensuite de méditer pour savoir en quoi la carte de chacun lui parle, et quel travail personnel il doit faire sur ce point précis. Nous méditons donc en silence. S’ensuit un temps de parole ou nous faisons le tour du cercle afin que chacun partage ce qu’il a pu mettre en relation avec son Ange et lui-même, ainsi que ce qu’il estime devoir faire au long de la semaine pour développer cette qualité. Trois personnes pleurent l’une après l’autre après avoir commencé à parler, dont celle qui a pioché la carte du groupe car elle voulait précisément choisir cet « Ange » comme le sien, non pas pour le collectif. Son Ange personnel est « Obedience ». Une autre demande très gravement pourquoi l’eau du lieu paraît comme emprisonnée, après avoir vu le réservoir en béton qui alimente l’hotel. Elle aurait préféré que ce soit une simple source, mais la consommation du lieu est telle que cette idée me paraît ridicule. A ce moment, je commence à me demander ce que je suis venu faire là : j’ai beau m’intéresser à la spiritualité de cet écovillage, je ne ai toujours pas vu le lieu-même, et j’ai l’impression d’être entouré de personnes instables … Elles semblent surréagir, comme si chaque objet ou évènement était un signe d’une importance suprême. Apparemment, toutes sont très intuitives. L’étant aussi, je me demande si ce n’est pas à lier à leur apparente perte de repères.

Il me vient à l’idée qu’étant intuitifs, ils ne voient pas les choses comme elles sont, sinon comme des concepts. Ils projetteraient donc sur notre environnement une signification qui n’est pas celle portée par la chose concernée. Ainsi, ils s’approprieraient leur monde qui deviendrait alors plus familier et intelligible. Il m’est avis que malgré cette envie de sens, notre environnement existe indépendamment de nous, et ceci dépourvu de toute signification. Vouloir qu’il en soit porteur serait une illusion et il serait illusoire de vouloir que tout ce qui nous entoure soit porteur d’une signification claire.

Laissant cette spéculation derrière moi, nous partons ensuite en bus de l’hotel et arrivons au bord de l’océan, faisant face, sans le savoir, au Pôle Nord. C’est étrange de savoir qu’il n’y a plus rien d’habitable pour des milliers de kilomètres à venir. A notre gauche et s’étirant à perte de vu,e se dressent les quelques derniers miles de falaises écossaises. La plage de galets est sympa, et j’en profite pour en ramasser quelques uns que j’offrirai. Ceux que je choisis sont blanc-nacrés et polis par les années, ça fera peut-etre plaisir si j’écris un petit quelque chose pour la personne à qui je les ramènerai.

Une demi-heure plus tard, ou plutôt un jour et demi après mon arrivée, nous sommes enfin à l’écovillage du Park ! Je respire à l’idée de voir ce pourquoi j’aurai précisément parcouru tous ces kilomètres. Il est traversé par deux routes, l’une irriguant l’ancienne partie du village, et l’autre son extension plus récente. A gauche, on y trouve les mobile-homes qui ont servi à installer les pionniers, et le réfectoire construit à partir d’un ancien baril de wiskey. Rebut d’une usine américaine, il fait un étage de haut et dix mètres de large, et son extension abrite le réfectoire. Tous les bâtiments ont leur petite histoire, et malgré leur simplicité, ils revêtent chacun des couleurs qui percent férocement le brouillard.

 

Nous entamons ensuite la découverte de la nouvelle partie du village, et ses constructions plus élaborées, pertinentes à mon projet. Je les mitraille de photos, car chacune est unique dans son agencement, et simplement splendide. Le lieu est très simple, et les voîtures sont laissées au bord des deux routes principales, dégageant de la place pour les piétons et cyclistes qui circulent avec un sourire accueillant. En dehors des axes majeurs, le village est veiné de dizaines de sentiers usés par les allées et venues de chacun. Quasiment aucune partie du terrain n’a été terrassée, ce qui donne l’impression de se trouver dans le village de Cul-de-sac du Seigneur des Anneaux.

De retour à l’hôtel, nous dînons, puis nous retrouvons avec les Focalisers dans la salle qui nous est réservée. Après avoir pris le temps de nous recentrer sur le moment présent, les animateurs font un tour de cercle pour savoir quelle est la météo de chacun : dans l’ensemble, tout le monde est fatigué moi y compris, au point ou j’ai dormi entre le repas et la réunion. J’émerge avec peine, car je suis étonamment drainé. J’accuse le trop-plein d’émotions personnelles et partagées que cet endroit me permet d’accepter.

Nelson et Ben, les Focalisers de la semaine qui animent la séance, disposent dans la pièce des fiches de poste colorées retournées à même le sol, et nous devons nous ballader en prenant occasionellement le temps de poser nos deux pieds sur chaque carte. Après avoir ressenti chaque carte, nous devons nous tenir sur celle qui semble nous convenir, déterminant ainsi au hasard le service dans lequel nous travaillerons quatre matinées dans la semaine : il y figure des postes en cuisine ou bien en jardin à la fois à l’hotel ou bien à l’écovillage.

Je ne me prends pas la tête, et me poste sur la première fiche que j’aperçois, qui se trouve être une fiche me dirigeant vers la cuisnine de l’écovillage. Parfait, pas besoin de me laisser torturer inutilement … ce qui n’est pas le cas pour les autres, qui doivent ensuite s’échanger leurs cartes pour que chaque poste soit occupé. Après une heure de consultation patiente où chacun tente plus ou moins bien d’écouter son cœur plus que sa tête et faire le bon choix de poste, chacun se voit attribuer un rôle, et je m’en vais m’abandonner aux bras de morphée, soulagé que cette journée étrange prenne fin.

To be continued …

Findhon, 2è épisode

Paul Adrien Bonnet

#1 Perché au bout du monde : l’écovillage de Findhorn

par contributeurs Temps de lecture : 12 min
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