On connaissait le test de la page 99. Le Prix de la Page 112, puis celui de la page 111 viennent grossir les étagères françaises déjà bien garnies de prix littéraires … à un détail près : ils ne jugent pas un roman, mais une page. Zoom sur une lecture à la page.

Prix de la Page 112 : une page à 1200 €

Le Dernier amour d’Attila Kiss, Julia KerninonLa semaine dernière, le gratin des cercles littéraires se réunissait  chez Roger la Grenouille, au cœur de Saint-Germain-des-Prés, pour décerner le Prix de la Page 112 à Julia Kerninon, auteure du Dernier Amour d’Attila Kiss (Éd. Du Rouegue).

Le Dernier Amour d'Attila Kiss, Julia KerninonA lire aussi : Le Dernier Amour d’Attila Kiss, de Julia Kerninon 

Dans le flot des prix d’hiver, ce prix encore trop peu connu récompense une tension stylistique et romanesque remarquable de la première à la dernière page. Une ambition littéraire d’autant plus compliquée qu’elle est réduite à une seule page : pour Claire Debru, éditrice chez Nil et instigatrice de ce prix littéraire, seule la page 112 compte.

« Dans la majorité des cas, la page 112 témoigne d’une chute d’attention générale, à toutes les étapes de la naissance du livre », explique Claire Debru : « distraction de l’auteur qui, lancé dans l’écriture, relâche son style et ne songe plus qu’à enchaîner ; négligence de l’éditeur (déjà convaincu depuis longtemps par l’intérêt du manuscrit s’il en a atteint la page 112, ou fatigué de noter des observations depuis 111 pages) ; et hâte du correcteur, moins pointilleux qu’au début et soucieux de progresser. Bref : tout le monde a négligé la page 112 ! C’est pourquoi nous la choisissons. »
Les prix Littéraires : prix de la consécration

A lire aussi : Prix Littéraires : le(s) prix de la consécration ?

 

La page pour le tout

Ventre mou du roman, cette page est le symptôme du relâchement de l’auteur, de l’éditeur et du correcteur – et donc un élément de jugement indéniable pour la qualité du roman. « Si une remarquable page 112 est rare, alors il est permis d’espérer que le roman dans lequel elle apparaît soit, lui aussi, remarquable … de bout en bout » : telle est la théorie des jurés du prix.

Éditeurs, journalistes ou écrivains, ils sont au nombre de douze : Grégoire Bouillier, Christophe Bourseiller, Lidia Breda, Claire Debru, Patrick Declerck, Anne Goscinny, Roland Jaccard, Eric Naulleau, Nicolas d’Estienne d’Orves, Pierre-Guillaume de Roux, Bruno Tessarech et Guillaume Zorgbibe.

Peut-on vraiment juger 150 pages (a minima) sur une seule ? Ne lire que la page 112 est certainement tout aussi arbitraire que de lire la première et la dernière page, comme le ferait un lecteur, ou une quatrième de couv, et Claire Debru l’admet volontiers, et réplique : « la vie littéraire est injuste ». La différence tient lieu dans ce que ces éléments sont particulièrement étudiés pour plaire, pour être lus hors contexte, pour accrocher un lecteur errant dans les rayons d’une librairie. La page 112 ? Pas du tout. D’ailleurs, lorsqu’elle contacte les attachés de presse pour obtenir la page 112, certains d’entre eux trichent et lui envoient une page 110 ou 113 car la page 112 « n’est pas bonne ». Symbole d’une qualité non programmée et fondamentalement inhérente au texte, elle devient gage de l’ensemble.

 

« C’est ce que les gens font dans les librairies. Ils prennent une page au hasard, et ils décident si ça leur plaît ou pas. »

Le mouvement du Prix à la page a été lancé par la presse. En Septembre 2010, The Guardian propose de ne juger les livres que sur leur page 99, selon la méthode de l’illustre éditeur britannique Ford Madox Ford. Une méthode qui ravit les journalistes pressés de l’Express, qui en usent et abusent pour nous faire découvrir des chefs d’œuvre se débarrasser de livres à chroniquer qui ne les ravissent pas : de Sperme, l’autobiographie de Polnareff, au dernier roman de Marc Levy, en passant par des best-sellers adolescents, le Test de la page 99 sert moins de détecteur à bon roman que de clicbait ambulant.

Le Prix de la Page 111 reprend la même idée : une seule page pour définir la qualité littéraire de l’ensemble d’une œuvre romanesque. Le Prix de la Page 112 fonctionne, lui, très différemment. « Pour la page 112, on lit la page 112 et si elle est bonne, on lit le reste. Cela permet de donner leur chance à tous les romans d’une rentrée littéraire. À la page 111, on se contente de juger la seule page éponyme », explique Marin de Viry, auteur et critique. Choisie pour faire du ventre du livre un point d’entrée dans l’œuvre, cette lecture « à la page » est astucieuse, sinon pour juger un livre, au moins pour le sélectionner, pour l’évaluer préalablement à la décision de le lire.

Dans les Coulisses du Prix du Roman Etudiant France Cultrue Télérama

A lire aussi : Dans les coulisses du Prix du Roman Etudiant France Culture-Télérama 

Des Prix à la page pour substituer au feuilletage le principe de se concentrer sur une page ? Peut-on juger un livre de plusieurs millions de signes à l’aune d’un prélèvement aussi arbitraire et aussi réduit ? « C’est ce que les gens font dans les librairies, explique Julien Blanc-Gras. Ils prennent une page au hasard, et ils décident si ça leur plaît ou pas. » Cette opération critique repose sur la vieille idée de la pars totalis, la partie qui reflète le tout, qu’on retrouve un peu partout.

« L’effet pervers de tels prix, c’est que les auteurs risquent de soigner leur page 112 ! […] Le problème du roman, c’est qu’on est pris entre l’écriture, le style, et la nécessité de faire progresser l’action. Si on va chez des romanciers intéressants pour lesquels l’action est centrale, il peut y avoir des moments faibles », explique Hervé Le Tellier. « Tout cela, c’est du zapping, ça ressemble beaucoup à l’audiovisuel. Quand on zappe à la télé, on arrive parfois à la 42ème minute d’un film. Si on reste, c’est que le film nous plaît. »

La sélection 2016 du Prix de la Page 112 avait mis sur un ring En attendant Bojangles, le roman déjà triplement primé d’Olivier Bourdeaut, Histoire de la violence, dont l’auteur, Edouard Louis, en démêle avec la justice, Le Dernier Amour d’Attila Kiss, très remarqué depuis sa publication en début d’année, et sept autres romans. Le Prix a été remis à Julia Kerninon mercredi dernier. On vous laisse juge de sa page 112 ci-dessous … ou vous pouvez en découvrir la critique ainsi que les premières pages ici. À vous de choisir !

Peut-on juger un livre sur une seule page ? Exemple avec le Prix de la Page 112

Comments

comments

Peut-on juger un livre sur une seule page ?

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 4 min
0