Chaque année, hiver rime avec prix littéraires : novembre couronne les publications de la rentrée, le gratin des cercles littéraires distribue ses lauriers, et des septuagénaires d’un autre temps remettent lettres et controverses au goût du jour. Réflexion autour des maux itératifs qui agitent le monde des livres presque à en éclipser la beauté de leurs mots. Promotion, corruption, sexisme : voyage au cœur des clichés des prix littéraires.

#1 Les prix littéraires sont-ils sexistes ?

Chaque mois de novembre est l’occasion d’un nouveau focus sur l’imparité du monde littéraire : lauréats, jurys, piques misogynes par-delà la presse, le web et les cercles lettrés n’ont de cesse de poser la même question : les prix littéraires sont-ils sexistes ? Plus largement, le Festival de Cannes est-il sexiste ? Le Gouvernement est-il sexiste ? Le monde est-il sexiste ? Alors, une bonne fois pour toutes, répondons-y sans ambiguïté : OUI. Le monde de la culture est sexiste, le monde tout court est sexiste.

La vraie question, c’est plutôt pourquoi. Les femmes sont omniprésentes dans le milieu, mais très peu reconnues : malgré un lectorat très féminin, les auteures, pourtant prolixes depuis le XVIII ème siècle, peinent à passer un certain seuil de consécration. Si elles demeurent présentes dans les sélections, elles disparaissent aussitôt les prix sont-ils décernés. Les dernières lauréates de l’Interallié furent saluées par la critique à plus de vingt ans d’écart, le Goncourt compte quatre primées en trente ans, dix depuis sa création (il y a 114 ans), et le Renaudot, sept. Alors pourquoi ne leur décerne-t-on pas davantage de prix ?

Prix Littéraires : le(s) prix de la consécration ?
A noter : le Phallus d’or revient au prix Goncourt. A noter aussi : le jury du prix Femina est exclusivement composé de femmes. (©L’OBS)

Cela s’explique par une double dynamique, reflet d’une tendance sociétale plus vaste. D’une part, quid de la parité quand il est question de valeur artistique ?  Les jurés jugent un texte, et se refusent à toute discrimination positive privilégiant un critère qui n’influe en rien sur la valeur littéraire de l’objet-livre.

D’autre part, la question du sexisme s’insère au sein même des jurys. Nommés pour en moyenne quinze ans, les jurys sont cooptés, c’est-à-dire élus par leur pairs pour pénétrer un cercle ancestral et prestigieux qui se retrouvera a minima une fois par mois, sans compter les rencontres informelles : la cooptation des consacrants est donc un phénomène qui s’attache moins à mesurer un ensemble de qualités et d’aptitudes qu’une personnalité – les jurys sont en fait la création d’une sociabilité institutionnelle, d’une micro-société permanente, donc une affaire de réseau et d’amitiés.

Deux femmes à l’Académie Goncourt, aucune au Prix Interallié : les Prix sont nés de frustrations, et la question de la place des femmes n’y fait pas exception. Largement contestée depuis le début du siècle, cette question donne naissance au Femina en 1904, à peine huit ans après la création du Goncourt, « une bande de misogynes invétérés ». Luttant contre l’attribution systématiquement masculine de ce prix, le Femina impose un jury exclusivement composé de femmes, qui prime tous auteurs sans distinction de sexe. Une solution qui ne résout pourtant pas la question du sexisme, puisqu’en réaction à ce jury excluant les hommes, les jurés de l’Interallié, d’une terrible mauvaise foi, répliquent : « Il y aura des femmes à l’Interallié quand il y aura des hommes au Femina ». Prenez un bon livre et asseyez-vous, cette question est très loin d’être réglée.

#2 Les Prix Littéraires sont-ils corrompus ?

Le gros poncif du genre, quand on parle prix littéraires, c’est la corruption … Et ce n’est pas un hasard. Les prix littéraires sont-ils corrompus ? Plus vraiment, pas comme ils ont pu l’être historiquement en tout cas, mais on ne peut pas dire qu’ils soient totalement impartiaux non plus. Pour comprendre, il faut revenir quelques années en arrière.

Les prix littéraires en général, et le Goncourt en particulier, naissent d’une éviction : ils s’inscrivent dans une tentative de dépassement de la condition littéraire de l’époque imposée par un nouvel environnement économique, où les barons du XIXème laissent place à des entreprises d’édition. Qui dit entreprise, dit bénéfice, et le système est rapidement perverti par les éditeurs : « leur stratégie consiste dès lors à vouloir briguer dans le même temps les lauriers de la reconnaissance littéraire et les deniers du succès commercial ». Les prix littéraires deviennent alors la conversion d’un capital symbolique (la reconnaissance de la valeur littéraire) en un capital économique. Le Goncourt s’avère très vendeur, et incarne ironiquement le mariage de l’argent et des lettres : plus bel exemple du détournement d’un mécénat littéraire par l’économie de marché, il devient un prix d’éditeur.

S’amorce alors une course au couronnement mettant le monde des livres en lice : une bataille qui a longtemps opposé Gallimard à Grasset. Les éditeurs assurent la promotion de leurs poulains auprès du jury Goncourt …  constitué de romanciers, de critiques et d’éditeurs. Il n’est pas grossièrement question de pots-de-vin, la corruption des prix littéraires repose sur des mécanismes plus subtils, difficilement indentifiables, de connivences qui inféodent les nommants : les réseaux de sociabilité littéraire, politique et intellectuelle dominent le milieu incestueux de la culture, et certains jurés roulent pour leur maison, par principe de loyauté. On parle alors de corruption sentimentale.

Prix littéraires GALLIGRASEUIL

Malgré cela, les prix littéraires restent dominés par les grandes maisons : Gallimard a régné sur les prix pendant près de vingt ans, Grasset a pris le relais depuis les années 80, et participe d’une triade GalliGraSeuil qui rafle les deux tiers des prix d’automne, le Femina est surnommé le « Prix Gallimard », mais d’excellentes maisons d’édition (Verdier, Minuit) peinent à se frayer un chemin dans cette hégémonie du prestige des nommants.

#3 Les Prix Littéraires sont-ils faits pour vendre ? 

Oui, les étiquettes « prix littéraires » sont faites pour encourager la vente … Mais pas seulement. D’éclaireurs du monde du livre, les prix sont réduits à un baromètre des ventes : ils témoignent malgré eux du fait que le livre est un bien marchant, et non plus un objet sacralisé. C’est là où le milieu de la culture devient légèrement schizophrène. Le prix littéraire conçoit l’œuvre comme une valeur à la fois littéraire et marchande, et s’inscrit dans une double logique complètement antithétique : à la fois de consécration et d’économie.

Son pari ultime : allier esthétique et commerce – une intention qui est loin de prendre en compte le statut de l’auteur ! Mathias Enard n’a rien empoché de plus qu’un chèque de 10 €. Or, le paradoxe historique du Goncourt s’ancre dans ce que, à l’origine, le but de l’Académie était d’atténuer les effets négatifs de l’économie de marché, protéger l’homme de lettres des contingences matérielles, alors qu’aujourd’hui, elle assoit son pouvoir symbolique sur sa capacité à influencer ce même marché. Les logiques de financiarisation et de médiatisation liées à l’apparition d’un lectorat de masse façonnent alors le marché du livre et la République des Lettres. Désormais, le monde marchant et le monde culturel ne s’opposent plus : ils se croisent.

Ainsi, l’engeance symbolique perdure et prolifère-t-elle : les prix littéraires sont une exception française tant ils sont nombreux, diversifiés, selon des logiques liées à une économie du prestige : un Babel de labels qui, sous couvert de protéger le statut illustre du livre, le démocratisent par la masse, et participent de son déclin en encourageant la vente de livres en clamant des revendications à l’instigation des médias (Prix des lectrices Elles, Prix du Livre Inter, etc.). Une bipolarité parfaitement résumée par le Prix Médicis, ou l’utopie de concilier marchandisation de la littérature et avant-garde littéraire. Ce qui vend n’est plus ce qui est novateur, mais ce qui porte le bon label – ou un label tout court.

#4 Que valent les prix littéraires ?

Les prix littéraires font passer le livre d’objet de prestige à objet de vente de masse. La démocratisation du livre s’accompagne logiquement d’une massification des prix littéraires – plus l’offre se diversifie, plus les consacrants souhaitent représenter leur contemporanéité en sacrant l’avant-garde (qui, du coup, ne l’est plus vraiment, puisqu’elle s’inscrit dans son temps).

Ainsi, l’offre pléthorique de labels primés appelle-t-elle différentes voies d’accès à cette consécration surabondante : on passe de jurys de paires à des jurys populaires – présentés comme objectifs, car réputés en dehors de la corruption et des rapports incestueux du monde des lettres. Dans la même dynamique que les médias consacrant la valeur du témoignage comme information, les prix littéraires érigent, au-delà du sacre des auteurs, le sacre du lecteur-consommateur par lequel le prix est délivré.

« Dans les palmarès littéraires issus de jurys lettrés ou amateurs, le point de rencontre est que rien ne s’y donne à lire de bien révolutionnaire […], ils contribuent donc honnêtement au maintien d’une certaine qualité littéraire moyenne qui, sans être médiocre ou indigente, ne bouleverse en rien le paradigme romanesque et les paramètres du lisible que les éditeurs mettent sur l’orbite du succès. »

Les jurys participatifs font apparaître d’autres paradoxes, notamment celui de la valeur littéraire qui décline par deux mécanismes. D’une part, la sélection des ouvrages est faite parmi un panel de titres élaborés par des professionnels, en fonction d’intérêts communs (Prix de la Fnac, Prix RTL) : non seulement la liberté de choix est-elle relative, mais elle donne en plus l’illusion d’un pouvoir qui n’existe pas. Aussi les jurys participatifs incarnent-ils la démagogie du commerce …

D’autre part, permettre à un jury sans aucune expertise de juger des livres amène une dévaluation de la qualité stylistique des textes – le critère avant-gardiste s’illustre alors bien loin des considérations des jurés.

« Et telle est sans doute l’ultime ruse du consensus démocratique qui domine l’industrie actuelle des prix littéraires : avoir court-circuité l’autorité symbolique des instances classiques de légitimation et s’être désolidarisé des étalons d’excellence véhiculés par les élites intellectuelles et lettrées au nom d’une adhésion participative de tous à la littérature immédiate en train de s’écrire, mais avoir condamné du même coup l’aura de l’œuvre d’art ».

Les jurys participatifs consacrent la lisibilité, au détriment de la littéralité … Et aiguillent les grands prix littéraires vers des choix classiques pour un lectorat de masse, en phase avec le secteur de grande production.

Le numérique apporte, en sus, une évolution supplémentaire : les jurys participatifs, en pleine mutation, doivent composer avec les blogs littéraires, le paroxysme de la parole à tous, des « experts profanes » qui s’attardent davantage sur la lisibilité que sur les qualités stylistiques et avant-gardistes originellement célébrées par les prix littéraires.

#5 Existe-t-il des prix littéraires à deux vitesses ?

Il existe alors deux logiques de consécration, mais elles ne sont pas clairement distinguées, peu assumées, et c’est précisément ce qui cause bon nombre de controverses. D’une part, des jurys prestigieux et institutionnels priment la littéralité ; d’autre part, des jurys populaires couronnent la lisibilité ; et les deux systèmes de prix littéraires se fondent en une masse de prix récompensant une masse de livres qui se vendent alors massivement. Les prix littéraires incarnent ce que Tanguy Viel appelle « un accélérateur de particules », c’est-à-dire des labels racoleurs dans une économie du prestige.

La France fait figure d’exception tant le panorama de prix littéraires est diversifié et vendeur, plus important que dans n’importe quel autre pays, avec près de 2000 couronnements par an, dont une poignée microscopique (moins de dix) gardent leur prestige : ces consécrations pléthoriques font partie intégrante de la condition littéraire française, voire incarnent la mutation des cafés littéraires contemporains, dont la forme initiale a aujourd’hui disparu.

Cependant, ces prix littéraires sont ignorés par la critique, et souffrent d’une tradition méprisante : leur effusion éparpille la valeur littéraire en des critères si multiples qu’ils en sont dissous (roman réaliste, le roman journalistique, le roman avant-gardiste, etc.) … et vendeurs, mais ne tirent leur prestige plus que de leur renommée. « Archive maudite de la littérature », leur foisonnement est montre d’un déclin de l’autorité symbolique de l’auteur, de la sacralisation du livre, de la lecture et de l’expertise – le rôle social de l’auteur s’effondre dans la sphère publique, et le prix littéraire est finalement considéré pour ce qu’il est devenu : un simulacre qui fabrique l’illusion d’une valeur littéraire.

Les jurys, qu’ils soient composés d’ une intelligencia d’intellocrates professionnels ou d’un Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates, s’imposent comme des figures traditionnalistes et antimodernes qui, dans un souhait de perpétuer une hégémonie ancestrale pourtant dépassée, renversent paradoxalement l’intérêt du prix littéraire : ouvrir un accès à une culture d’érudition sans la perdre. La cuvée 2015 témoigne, cette année encore, de cet échec.

« Vous êtes-vous déjà demandé ce qui peut décider un honnête citoyen qui n’est pas critique professionnel à devenir juré littéraire ? C’est là une fonction non rémunérée et qui comporte l’obligation assez pesante de lire un certain nombre d’ouvrages. »

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Prix Littéraires : le(s) prix de la consécration ?

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 9 min
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