Le Prix du roman des étudiants France Culture-Télérama a couronné Olivier Bourdeaut mardi soir, pour son premier roman En attendant Bojangles. À cette occasion, Sandrine Treiner, Directrice de France-Culture, et Mathieu Maroudin, coordinateur du Prix, m’ont emmenée dans les coulisses de la démocratisation de la culture. Zoom sur ce prix qui pourrait ressembler à tous les autres, mais qui s’en démarque.

 

La sensation Bourdeaut

« En attendant Bojangles, c’est encore moi qui ait le plus de mal à en parler », avance presque timidement Olivier Bourdeaut devant la grande pancarte à l’effigie de France-Culture et Télérama. Discret, un peu en retrait, il écoute ce qu’on dit de lui, comme spectateur de succès. Devant lui, quelques auteurs, à l’image d’Eric Reinhardt, lauréat 2015, ou Nathalie Azoulai, dont le titre phare de la rentrée littéraire, Titus n’aimait pas Bérénice, a déjà remporté le Prix Médicis. Le délégué de Thierry Mandon, Secrétaire d’État à l’Enseignement Supérieur, prend la parole, présente le roman, et ses hommages à ce talent.

Puis le micro passe entre les mains de deux étudiants. Jurés l’année passée, ils ont tous les deux rempilé pour cette édition, et ne tarissent pas d’éloges sur ce premier roman qui fait sensation sur la scène éditoriale depuis le début de l’année. Des droits de traduction cédés dans plus de dix pays, 50 000 exemplaires écoulés et un autre manuscrit en cours : Olivier Bourdeaut réussit l’exploit de réconcilier lecteurs et critiques, libraires et éditeurs : tous s’accordent à louer ce roman hors-norme où littéralité et musicalité s’harmonisent. Un coup de cœur pour beaucoup d’étudiants, qui élisent Bourdeaut à une forte majorité.

Le Prix du roman des étudiants, ou la concrétisation d’une économie culturelle du partage

Sandrine Treiner prend la parole un instant, le temps de féliciter l’auteur au centre de toutes les attentions, mais n’oublie pas les sélectionnés qui n’ont pas été primés. Sandrine Treiner, c’est la Directrice de France Culture depuis la rentrée 2015. Elle est sur scène comme elle est sur le papier : s’il fallait la qualifier, on dirait qu’elle est inspirante, sereine, et surtout méritante. Comment devient-on Directrice de France-Culture ? « En travaillant beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup » ânonne-t-elle en cherchant ses mots.  « Je ne l’avais tellement pas ambitionné que c’est arrivé, et quand c’est arrivé, je me suis dit que j’étais au seul endroit où j’avais envie d’être. »

Et ça se ressent. Passionnée par la littérature, elle est un des socles de ce prix littéraire hors-norme qui a amorcé un virage crucial il y a deux ans. « On avait ce prix littéraire entre France culture et Télérama, c’était très confortable et en même temps sans doute trop confortable » raconte-t-elle, « et un jour on s’est dit ‘’pourquoi ne pas mettre ça en partage’’, et ce qui était naturel pour nous, c’était de le mettre en partage avec les étudiants. »

Ce lien fort avec les étudiants est omniprésent ce soir, sur la Barge de CROUS où le Prix du roman des étudiants a été remis à Olivier Bourdeaut. « On travaille vraiment en contact avec le monde étudiant », ajoute Sandrine Treiner, « à travers des programmes sur le web ou à travers l’antenne et les grandes disciplines du savoir qui sont les nôtres et qui nous relient au monde étudiant ». Cet esprit de partage et de cohésion avec le monde étudiant se traduit, depuis 2012, par France Culture Plus, un projet issu d’une réflexion menée avec les Universités, les Grandes Écoles et le réseau national Radio Campus France, qui met librement à la disposition de tous une sélection des productions multimédias comme des cours, des conférences ou des rencontres provenant des Universités et des Grandes Écoles.

À l’image de ce projet qui correspondait déjà à une forme de démocratisation de la culture, ou au moins de l’accès à la culture, le Prix du roman des étudiants met, lui aussi, les étudiants à l’honneur. « On travaillait déjà avec les universités, on était en contact avec le réseau des libraires indépendants », ajoute Sandrine Treiner, « et le lien s’est fait, notamment grâce à Mathieu Maroudin ».

« On lit pour transmettre. »

Mathieu Maroudin, c’est celui qui coordonne tous les acteurs du Prix depuis près de six mois. Artisan de la culture, sa position lui permet d’observer toutes les coutures de cet évènement au fil de sa construction et à différentes échelles. « La littérature permet de dégager un esprit critique », confie-t-il, « la présélection des romans est à l’image du Prix. » Les romans sont choisis par les membres de l’équipe au gré de leur goût subjectif. « On se réunit et on défend notre roman préféré », explique Sandrine Treiner. Et c’est exactement l’expérience qui est transmise aux étudiants : même valeur de vote, même importance de la subjectivité, le Prix du Roman des Etudiants transmet à ses jurés un avant-goût de ces coulisses délectables de la culture et du milieu littéraire dans lequel beaucoup n’ont pas eu la chance de naître.

Il y a un véritable parallélisme dans la construction de ce prix, entre professionnels de la culture et étudiants. « Ce sont des personnes qui sont prescripteurs dans leur domaine et qui vont discuter entre eux de leurs goûts et avoir des justifications certes subjectives, mais fondées, pour constituer une liste de présélection. Ce système-là se retrouve en bas de l’échelle, au niveau des étudiants », explique Mathieu Maroudin. C’est ce que Sandrine Treiner appelle « la dimension de fabrique du citoyen, qui passe alors par la littérature ». Les professionnels transmettent un savoir-faire, les étudiants se transmettent un savoir-lire. « On lit seul, mais si on n’a pas quelqu’un à qui dire « lis ça », il manque quelque chose. On lit aussi pour transmettre. »

Et le partage est un des éléments clés de ce Prix littéraire. Ce qu’aiment les étudiants, c’est le partage de leurs lectures et de leur point de vue avec d’autres lecteurs, ce qui ne leur est pas forcément possible dans leur entourage. « Certains avaient des lectures simple », raconte Mathieu, « certains lisaient même du fantasy au départ, et ils se sont ouverts à la littérature contemporaine. Je ne lisais pas du tout de littérature contemporaine », admet-t-il, « et c’est grâce à ce prix que j’ai compris quelle était la valeur de la littérature contemporaine  française, ce que ça pouvait m’apporter ».

Dans les coulisses du Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama Olivier Bourdeaut En attendant Bojangles
Olivier Bourdeaut à la remise du Prix du Roman des étudiants France Culture-Télérama

Démocratiser la culture

Des prix littéraires, il y en a pourtant déjà beaucoup – près de 2000 en France. « Il y a beaucoup de prix littéraires de critiques, mais beaucoup moins de prix de lecteurs », note Sandrine Treiner. Ça ne veut pas dire qu’il y en n’a pas. Elle, RTL, FNAC : souvent adoubés par un média et forts de la présence d’un auteur reconnu comme caution littéraire, ces prix participatifs sont très critiqués. Là où l’on reproche aux prix de jurys d’être des prix d’éditeurs, les prix de lecteurs sont désavoués au nom de l’illégitimité littéraire de leurs critiques en herbe.

C’est d’ailleurs un des éléments-clés de Sylvie Ducas, tête chercheuse à l’Université Paris-Ouest, Directrice d’un Master Métiers du Livre à Saint-Cloud. Auteur de La Littérature, à quel prix ?, elle explique que les lecteurs privilégient la lisibilité à la littéralité, manquant d’éléments pour apprécier les subtilités du style.

C’est un stigmate qu’on peut difficilement coller sur le Prix du roman des étudiants.  La sélection y est pour beaucoup sans doute : il leur faut envoyer une critique du dernier livre lu, et les candidatures pleuvent dans la boîte mail de Mathieu Maroudin. « La sélection est vraiment très forte à Paris, beaucoup plus forte qu’en Province », explique-t-il, et cela pour deux raisons.

D’une part, le prix est encore jeune, et il est plus connu dans la capitale et dans les universités partenaires qu’il ne peut l’être dans le reste de la France – c’est d’ailleurs un des éléments que remarquait Camille Zimmermann, jurée au Prix du Roman Télérama : avant de tomber sur un post Facebook, elle n’en avait jamais entendu parler. D’autre part, la notoriété encore mesurée du Prix engendre peu de participations en Province, mais il y a une volonté affirmée de n’exclure personne : ni géographiquement, ni en terme de talent critique. « On doit dire non parfois. C’est bien de dire non, mais ce n’est pas assez. Il faut justifier, encourager. » Les étudiants, des critiques moins affutés que les autres ? « Pour Olivier Bourdeaut, l’ensemble de la scène a été unanime : les lecteurs ont voté comme la critique. Ceci est la réponse à cela », conclut Sandrine Treiner.

Dans les coulisses du Prix du Roman des étudiants France Culture…

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 6 min
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