Sélectionneur de l’équipe nationale du Tchad de mars 2014 à septembre 2015, Emmanuel Tregoat a écrit un livre revenant sur son expérience. Dans Victoires et turbulences, aux éditions Edilivre, il se remémore ses meilleurs souvenirs et règle ses comptes avec certains dirigeants du football tchadien. Malgré un bilan sportif plutôt positif, de nombreux problèmes organisationnels et politiques ont eu raison de sa place et depuis, le football au Tchad est loin de se développer. Interview de Romain Lambic.

Tchad

Une génération sacrifiée

Quelle a été votre réaction quand vous avez appris que vous alliez devenir sélectionneur ?

Déjà, qu’on puisse me contacter, ce fut surprenant, notamment parce que je viens du monde amateur et que j’ai toujours officié en France, notamment en Région Parisienne. Tout s’est enchaîné très vite. On m’a dit que je faisais partie d’une short-list de quelques noms, puis je me suis retrouvé à N’Djamena, la capitale tchadienne, dès février 2014, quelques semaines après les premiers contacts. Je pensais que la première réunion sur place servirait d’audit, mais j’ai été nommé sélectionneur dès ce moment. C’était une grande et belle surprise, et finalement, ce fut une superbe expérience que j’ai vécu.

Quelles relations avez-vous noués avec le Tchad, ses habitants, ses footballeurs ?

Ce furent des relations extraordinaires. Avec les joueurs, que je côtoyais quotidiennement, peu importe que je sois sur place ou non, il ne se passait pas un jour sans que je n’aie pas un joueur au téléphone ou par mail. Même si je n’étais pas très souvent là-bas, j’étais à 100% dans ce travail, 24 heures sur 24. Ensuite, avec le peuple tchadien, c’était aussi formidable. Encore maintenant, je reçois des messages de supporters, notamment suite à la publication du livre, même s’ils ne l’ont pas tous encore lu. Je reçois également encore des messages de satisfaction par rapport au travail que nous avons effectué avec notre staff. Certains mêmes espèrent que je revienne un jour.

Vous avez rencontré de nombreuses difficultés à réaliser votre travail, en raison de nombreux facteurs, notamment organisationnels et politiques. Comment avez-vous analysé tout cela ?

Il est certain qu’il y a des gens qui ne voient pas forcément d’intérêt que tout fonctionne. Mieux ça marche, moins ces gens gagnent d’argent. C’est une question d’argent, et malheureusement le Tchad est un pays où la corruption est forte. Malgré la volonté du ministre des Sports de prolonger mon contrat, mon travail n’intéressait plus la fédération tchadienne de football. Pour que tout fonctionne, il faudrait que le ministre des Sports et le président de la fédération aient envie que tout le monde s’en sorte. Celui qui gère la fédération voyage dans de bonnes conditions, il va dans des hôtels, à des galas, il est invité par la FIFA… il mène une vie plutôt confortable. D’un autre côté, les joueurs n’ont pas la même chance. Par exemple, dans l’académie de Farcha (ndlr : situé à N’Djaména), là où les joueurs se préparaient, les matelas du dortoir étaient à terre. S’il n’y avait pas d’argent, ce serait compréhensible, mais il y en a avec les projets Goal de la FIFA. Par exemple, avec cet argent, la Guinée-Équatoriale a construit deux hôtels, des terrains flambants neufs, des piscines pour la récupération, des terrains de tennis. Au Malawi, ils avaient un vrai réfectoire, des télévisions en couleur… ce n’est pas forcément ce qui va faire gagner des matches, mais au moins, les joueurs sont installés confortablement.

Comment ça se passe au Tchad ?

Avant d’affronter la Libye à domicile pour les qualifications à la CAN des moins de 20 ans (début avril 2014), mes joueurs ont mangé à la main, il n’y avait même pas de couverts. D’autant plus que les cuisines n’étaient pas opérationnelles. Les sanitaires étaient insalubres. Pour autant, ces joueurs ne se sont jamais plaints. Les joueurs qui arrivaient de France ou de Belgique faisait un peu la grimace, mais ils se sont adaptés. C’est un gâchis. Avec l’organisation que nous avons apporté, avec le staff français et tchadien, cela améliorait au moins les résultats sportifs. Nous ne nous serions peut-être pas qualifiés pour la CAN 2017. Je suis pour autant sûrs que nous nous serions qualifié pour le CHAN 2016. Avec un minimum d’organisation, de rigueur, de discipline et de volonté, cela peut être vecteur d’exploit. Les joueurs que j’ai eus sont des bosseurs, il m’arrivait de faire des séances d’entraînement à 6h du matin, ils pouvaient faire jusqu’à trois séances par jour. Il y avait moyen de faire quelque chose, mais il aurait fallu un ministre ou un président de fédération qui décide que le foot soit une priorité et qui organise tout proprement.

Où en est l’académie de Farcha ?

Le terrain synthétique a finalement été fait. La dernière fois que je suis allé au centre en septembre 2015, j’étais tombé sur un ingénieur africain qui m’avait expliqué que la FIFA en avait tellement marre de donner de l’argent et que ça n’avance pas, qu’ils ont trouvé une boîte néerlandaise qui offrait la surface et l’entreprise de l’ingénieur avait pour charge de poser ce terrain. À priori, il a été livré en janvier 2016. Je ne sais pas où en sont les infrastructures. Quand j’y allais, il n’y avait même pas de vestiaires, ni de local pour ranger le matériel. En guise de cuisine, c’était des plans de travail vide. Ils faisaient venir un traiteur.

Le Tchad privé de CAN 2019

Que s’est-il passé après votre départ ?

Il y a eu une vive opposition entre Miarom Betel, le ministre des sports avec lequel on s’était organisé pour le renouvellement de mon contrat en août 2015, et la Fédération. Le premier a émis un arrêté présidentiel qui suspendait la Fédération, seulement, son président étant intouchable, cela a mené à l’éviction du ministre. Plusieurs se sont succédé ensuite. La Fédération a plus de pouvoir que le ministère des sports. La FIFA donne de l’argent à la Fédération. Cette dernière rédige des notes prévisionnelles, pour annoncer par exemple des sélections au Tchad sur telle période qui coûteront 50 000 euros, note également transmise au ministère qui débloque aussi cette somme pour la Fédération. Elle touche donc des deux côtés. La FIFA cautionne, ainsi elle est sûre que la Fédération tchadienne va voter en sa faveur. Ensuite, la sélection a été disqualifiée des qualifications pour la CAN 2019 pour avoir déclaré forfait pour un déplacement en Tanzanie dans le cadre de la CAN 2017. Aujourd’hui, il n’y a pas de championnat de jeunes, le championnat national a été arrêté… Pendant un moment le ministère des sports a fermé les terrains qui appartenaient à l’état. De ce fait, les meilleurs joueurs tentent d’aller au Cameroun, en Éthiopie ou encore au Nigeria. Le retour du Tchad sera très compliqué. Il faudrait qu’une nouvelle équipe politique arrive et mette les choses au clair, se motive et trouve de nouveau quelqu’un d’extérieur au Tchad comme sélectionneur. Rien n’a vraiment évolué sur place.

Ces difficultés rencontrées au Tchad, les retrouvent-on dans d’autres petites sélections africaines ?

Oui, on retrouve ces problèmes dans plusieurs pays. Par exemple, quand Didier Ollé-Nicolle entraînait le Bénin, il y a eu des problèmes entre le ministère des sports et la Fédération de foot de ce pays. Le sélectionneur des Comores m’a expliqué que c’était aussi compliqué là-bas. Il y a des problèmes de versement de primes… Derrière, certains disent que les joueurs ne respectent pas le maillot, le pays. C’est tout le contraire. Ce sont des passionnés et des amoureux de leur pays. Un exemple au Tchad avec Altama Sanaa. Il a été formé à Lille, il a joué 18 matches en pro avec Dijon. Quand je l’ai appelé pour jouer avec le Tchad, il était heureux d’autant qu’il n’était jamais allé au Tchad. Un autre joueur, amateur à Hérouville, ne connaissait sa grand-mère que par Skype. Il était parti tout petit du pays et n’était jamais revenu. Nambatingue Toko, ancien joueur tchadien ayant évolué à Nice et à Paris, avec que je suis ami, m’a dit qu’il était en train de démarcher des joueurs pros pour emmener des chaussures de foot au Tchad. Il y a plein de personnes comme ça qui essaient d’aider. Seulement, j’ai appris que les joueurs locaux donnent la moitié de la somme qu’ils touchent en sélection, soit au sélectionneur, soit à la Fédération tchadienne pour revenir… C’est l’une des raisons pour lesquelles les joueurs extérieurs ne sont pas forcément appelés. C’est un système qui va à l’encontre des footballeurs, mais aussi des supporters.

Revenons sur votre parcours à la tête du Tchad. Votre équipe a remporté son tout premier trophée, la Coupe de la CEMAC et ce fut intense pour vous. Quel autre moment retenez-vous de votre expérience ?

Mon autre meilleur souvenir, c’est la victoire que nous avons décroché à domicile face au Malawi, au match retour des barrages de la CAN 2017, le 31 mai 2014. Nous avions réalisé une préparation de folie, mes adjoints et moi-même avons énormément bossé. Nous menions 3-0 à la mi-temps et à ce moment-là nous étions qualifiés (ndlr : défaite 2-0 au match aller). C’était le premier match que je jouais à domicile avec les seniors, la ferveur était incroyable. Avant le match, je passais régulièrement dans les médias pour appeler le public à venir nous pousser. Quand nous sommes entré sur le terrain 2h avant le match, les gens étaient présents. Il devait y avoir 28 000 personnes dans un stade de 25 000 places. J’en ai eu des frissons. Avant le match, juste après la fin de l’échauffement, nous avons fait le tour du stade pour saluer le public et communier avec. Quand j’entraînais le Red Star (ndlr : en 2011-2012), j’ai eu la chance de jouer au Stade de France contre Marseille devant 55 000 personnes (ndlr : défaite 0-5), c’était géant. Mais ce match de qualification était clairement encore plus grand. C’était aussi le plus mauvais souvenir. Quand nous sommes retourné aux vestiaires à la pause, nous avons constaté que nous avons été cambriolés. Forcément, ce fut difficile de parler foot pendant la mi-temps et de redonner de la gnaque aux joueurs qui ont été volés, en plus il y avait la police partout… En seconde période, nous nous sommes pris un but au bout d’un quart d’heure, nous n’avons jamais pu revenir et cela nous a coûté notre qualification en phase de poules de la CAN. Malgré tout, nous étions repartis avec plein de certitudes et de points positifs. Le public, malgré l’élimination, était content, nous avons battu des records, d’autant plus que le Malawi était bien classé à l’époque (ndlr : il était classé 23e et le Tchad 43e au classement africain). Il y avait les bases d’une belle aventure.

Quelles relations particulières avez-vous gardé avec les joueurs que vous avez côtoyés ?

J’ai découvert Casimir Ninga. Quand je suis arrivé à la tête du Tchad, il ne faisait pas encore partie du groupe. Nous n’avions pas de gros atouts en attaque. C’est après le match contre le Yemen (le 15 avril 2014) qu’on m’a parlé de cet attaquant, qui jouait alors au Gabon. Je l’ai retenu pour la double confrontation contre le Malawi. Il n’était pas assez frais au match aller, il était remplaçant. Au match retour, je l’ai mis titulaire et il a marqué. Pour la Coupe de la CEMAC, j’avais la possibilité d’utiliser trois joueurs évoluant hors du Tchad, il en faisait partie. À partir de là, une relation forte s’est nouée entre nous, il a fini meilleur buteur de la compétition (4 buts) et il aurait pu terminer meilleur joueur. Je me suis débrouillé pour lui trouver un club en France. Je l’ai proposé au Paris FC, au Red Star, à Beauvais, il a fait un essai à Laval, puis finalement, il a signé à Montpellier en 2015, où il est rapidement passé pro pour pallier une pénurie d’attaquants. Je suis aussi encore en contact régulier avec Sylvain Idangar, qui joue en amateur en France, Beadoum Mondé, un jeune que je voulais faire venir en France, Constant Madtoingué, qui a joué au Cameroun. J’ai aussi eu une relation privilégiée avec Hilaire Kadigui, qui était le capitaine de la sélection.

Quels conseils donneriez-vous à un sélectionneur d’une petite nation tout juste nommé ?

Il faut y aller pour de bonnes raisons. Si c’est juste pour une affaire financière, il faut oublier tout de suite. Tu gagnes de l’argent, mais il y a tellement de complications… Il faut y aller par motivation et par passion. Quand tu te mets en immersion, tu tombes en amour du pays, tu t’imprègnes de tout ça. Il faut faire son travail à fond en sachant que personne ne le fera pour toi. Il ne faut pas non plus attendre trop de reconnaissance, en tout cas, il ne faut pas la rechercher dans le monde du foot. Il faut mettre les mains dans le cambouis, il y a souvent tout à faire, en tout cas dans les petites sélections. C’est aussi une très grande opportunité que de faire partie des 208 sélectionneurs dans le monde, ce fut exceptionnel p

Si on vous rappelle pour entraîner le Tchad demain, reviendrez-vous ?

Ce sera compliqué, étant donné que j’ai une vie de famille. J’ai déjà dû faire quelques sacrifices pendant ma vie de sélectionneur. Désormais, je suis conseiller auprès du club de Wasquehal et suis à la recherche d’un projet dans le Nord de la France ou en Belgique.

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par Romain Lambic Temps de lecture : 10 min
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