Connect with us

Tribune

#Décryptage – Génération Enfoirés

Publié

Le

5 min de lecture

Comme avant chacun de leurs concerts, courant février, les Enfoirés nous ont graciés de leur donation annuelle. Pas de chèque gras pour Les Restos du Coeur, juste la bouse musicale habituelle qui se veut solidaire. Sauf que la cuvée 2015, en plus d’être mauvaise, est un ramassis de clichés aussi insultants qu’indécents. Pour toute la jeunesse entreprenante, engagée, positive et lucide, décryptage.

Mise en bouche

Chaque année il y a Noël, la Saint-Valentin, la canicule et la chanson des Enfoirés. Comme un rite de passage annuel un peu masochiste, les reprises mièvres et les tubes massacrés font grincer des dents, la pauvreté comme prétexte pour redorer une image et pour ne pas mourir médiatiquement hérisse le poil, mais on soutient « pour la bonne cause », pour la curiosité, pour la beauté du geste. Cette année pourtant, même avec la meilleure des volontés, impossible de ne pas se sentir insultés par cette logorrhée de conneries si bien-pensantes qu’elle vire au contre-sens. Alors, comment en est-on arrivés là, au juste ?

Ça a commencé par Coluche, à Goldman : « Salut, il nous faudrait une chanson pour les Restos du Cœur, un truc qui cartonne, toi tu sais faire. » C’était en 1985. Trente ans après, tout pile, Jean-Jacques récidive. Qu’a-t-on bien pu lui demander, cette fois ? « Il nous faudrait une chanson bien mièvre et has-been, un truc gentillet mais provoc’ qui fasse semblant d’être jeune. Toi, tu sais faire » ?

Hors-d’œuvre

« Toute la vie », c’est donc une confrontation entre deux groupes. D’un côté, des ados rebelles au visage plus constipé qu’un acteur débutant de Plus Belle La Vie ; de l’autre, des interlocuteurs qui « écoutent », jugent et prodiguent leurs bons conseils à côté de la plaque. Visuellement, le choc des générations est aussi bien illustré qu’un mono-parent qui élève seul un ado difficile dans une série Z. Ça commençait donc mal.

Si on creuse un peu – mais pas trop quand même – on se rend très vite compte que la dichotomie jeunes/vieux sans doute espérée tombe très rapidement à l’eau. Il s’agit surtout d’un schisme entre les célébrités et la réalité, entre des personnes connues, toutes générations confondues, de Tal à Liane Foly en passant par Michael Youn et Jean-Baptiste Maunier qui a mué (et vieilli ?) depuis Les Choristes, et d’autres complètement anonymes. On a donc des Enfoirés, symboles d’une réussite sociale et financière qu’ils « n’ont pas volé[e] », donneurs de formidables leçons, et les autres. Très intègre, tout ça.

Cerise sur le gâteau

Là où le bât blesse, c’est que sous prétexte d’un message d’espoir somme toute positif, la soupe que l’on nous sert a de vieux relents clichéiques. Le vieux qui s’obstine, complètement dépassé par un jeune et un monde qu’il ne comprend pas, l’ado Rebel without a cause en colère contre tout mais qui ne fait rien pour changer le monde … Ça ne vous rappelle rien ? Coucou les lieux communs de la génération Y qui « veut tout, tout de suite, et sans rien faire ».

On se bat contre ces études sociologiques attardées depuis dix ans, mais on réussit l’exploit de les accumuler dans une seule et même chanson. Chapeau ! Goldman et les Enfoirés dressent un portrait au vitriol de notre génération : désabusée, perdue, fainéante, révoltée d’hériter d’un monde pourri où le chômage chez les moins de 25 ans, avec ou sans diplôme, frôle des sommets incroyables, mais aussi accusatrice et matérialiste. Rien que ça.

Indigestion
Et pourtant, c’est bien contre sa propre génération que ce petit pamphlet se retourne. Nostalgie de l’âge d’or mise à part (c’était mieux avant), qu’est-ce qu’on y apprend ? Que Zazie ne comprend pas les questions qu’on ne pose pas, que Goldman a oublié de rendre son texte cohérent avant de l’imprimer, que les Enfoirés se défendent allègrement d’avoir volé quoi que ce soit (suspect) ?, qu’ils se sont battus pour obtenir le plein-emploi, la paix et la liberté (à quel moment, Lorie, Bruel, Emmanuel Moire ?) … Non. On y apprend seulement que malgré des efforts gargantuesques pour créer nos propres emplois, renverser les tendances, faire avancer les progrès de la science et changer le monde, notre génération reste jaugée, mal jugée et pour longtemps cataloguée sous les spotlights des nouveaux médias à sensation, le tout resservi, avec une bonne dose de démagogie, en une sornette populiste, malhabile et sans aucun sens.

Une somme de phrases parachutées çà et là qui ne veulent tellement rien dire que ça en devient ridicule, à tel point que la chanson échoue même en tant que concept : chacun parle, personne ne se répond. Vous en connaissez beaucoup, vous, des ados à qui l’on dit « j’envie ta jeunesse », qui répondent « je te l’échange contre ta caisse » ? … Malaise.

Mention spéciale pour les quelques phrases suivantes, summum d’un texte plein de sens :

  • Vous aviez tout, paix liberté, plein emploi
  • Nous c’est chômage, violence, sida
  • Tout ce qu’on a il a fallu le gagner
  • A vous de jouer mais faudrait vous bouger

Carton plein : la jeunesse s’est bougée. Et a répondu, massivement, à cette plaisanterie aberrante, burlesque et caricaturale … qui en serait presque drôle, si elle ne représentait pas la plus grosse partie de l’opinion publique.

Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

DERNIERES ACTUALITES

BONS PLANS

FACEBOOK

Ne loupez rien !



DERNIERS ARTICLES