2004 : Mark Zuckerberg ouvre la boîte de Pandore, et la rend accessible au monde entier (ou presque). Naît alors un phénomène qui devient bientôt planétaire et irréversible : l’heure des réseaux sociaux, de l’instantanéité et des données personnelles rendues volontairement publiques a sonné. Onze ans plus tard, Facebook a prospéré, et ses petits frères dictent notre quotidien … et notre estime personnelle. Décryptage d’une habitude qui, sous couvert de partage, nous rend la vie dure.

 

Au début des années 2010, Fincher immortalisait le complexe d’infériorité à travers les premiers pas de Facebook.  On y voyait un Mark Zuckerberg tout juste pubère, noyé dans la masse des fils à papa qui peuplaient Harvard, jeté à corps perdu dans une quête perpétuelle de la fille. La création de Facebook avait pour but d’enrayer son principal problème : l’ignorance. C’est en récoltant des informations que la fille – et toutes les autres – divulguaient sciemment que Zuckerberg mit en place les fondements d’un phénomène bien trop répandu aujourd’hui : le stalk.

Formidable espionnage des temps modernes, le stalk est aux relations ce que les réseaux sociaux sont à l’amitié : une manière vague et virtuelle de tout savoir de quelqu’un … sans en connaître quoi que ce soit. Tapi dans votre lit le soir, très tard, après une journée pourrie remplie de déprime, on sait que vous traînez sur les profils Facebook, Twitter et LinkedIn de vos anciens potes de lycée, de votre ex ou de l’objet de votre désir secret, on sait que vous lisez chaque mot en prenant soin de ne laisser aucune trace de votre passage, et une fois ces pages fermées, on sait que, dans le noir, seul avec vos pensées, les mêmes questions tournent en boucle : pourquoi est-ce que sa vie est tellement mieux que la mienne ? Et on le sait parce que – scoop – nous faisons tous exactement la même chose.

Décryptage - Facebook the social depression

Genèse d’une déprime

Dès ses débuts, Facebook avait tout du parfait outil de comparaison sociale. D’ailleurs, son précurseur était un système de notation des « Harvard Girls » sur ce qui est ensuite devenu la perfide photo de profil. Ce qui était un moteur de recherche à profils canons – une espèce de Tinder avant-gardiste en fait – a très vite tourné à la plus grosse fraude que ce siècle ait vu.

Un bonheur étalé de façon putassière, de l’autopromotion à tire-larigot et une réussite formidable à tout point de vue qui se vomit sur votre fil d’actualité, Facebook est devenu le socle d’une opulence mise en scène : sur le réseau social, tout le monde est semble heureux, forts de leurs incroyables voyages, de leur amour indestructible ou de leur job de rêve. Témoin malgré vous de la richesse sociale des autres, vos problèmes de couple, de boulot ou votre loose intergalactique qui vous pousse à rester seul chez vous un samedi soir vous accablent davantage.

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Facebook : Ma vie en mieux

Conséquence logique d’une déprime presque programmée : on booste son profil, comme on boostait son CV. Sur ce réseau social qui devait révéler la réalité flagrante et banale de la vie des autres, le réalisme est banni, et laisse place à la pratique assermentée d’une réalité améliorée. Si Facebook rend notre vie sociale explicite, c’est encore l’utilisateur qui choisit le contenu visible, et surtout, ce qu’il passe sous silence. La principale différence entre le Facebook de 2004 et celui de 2015 ? La préméditation.

Loin de nous représenter, les réseaux sociaux ne figurent plus qu’une allégorie. Le contrôle de notre image, nécessaire et incontournable, subit alors une déviance majeure : si l’on ne voulait pas divulguer d’informations qui risquaient de nous desservir, la tendance est aujourd’hui inversée – tout ce qu’on diffuse sur les réseaux sociaux est optimisé de façon à nous promouvoir. La réalité ainsi ostracisée transforme l’utilisateur en faussaire : du statut au contenu qu’on clame aimer, toute activité online résulte non pas d’un partage de goûts, mais d’un besoin de résonnance sociale : on like ce que l’on veut que les autres voient de nous.

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C’est pas la taille qui compte (en fait, si)

Le nombre d’amis, de likes récoltés, de followers ou même carrément Klout – moins outils de socialisation que de mesure sociale, Facebook & co servent surtout un phénomène destructeur : pouvoir désormais quantifier la valeur d’un profil, et de la personne qui se cache derrière. Comment ? 1- L’image, 2- L’interaction.

Kim Kardashian a un graphiste personnel, disponible 24h/24 pour retoucher ses célèbres selfies et les poster en instantané : elle a bien compris ce qu’explique Hanna Krasnova, co-auteur d’une très récente étude qui lie la consommation de Facebook à un irrépressible sentiment de jalousie – « Une photo a le pouvoir de provoquer immédiatement une comparaison sociale ».

Faute d’un budget à 100 000 $ par an, le reste du monde se contente de trafiquer ses photos par la magie des retouches. Travailler notre image par l’image, c’est-à-dire choisir consciencieusement quel pose, quel filtre, et quel instant nous représentera, équivaut à façonner notre profil sous son meilleur jour. Problème : les images des autres – pourtant tout autant fabriquées que les nôtres – nous paraissent authentiques, exemptes de modelage.

Un rapport fortement similaire au monde de l’audiovisuel s’établit alors : celui d’une mise en scène en papier mâché. Là où la télé a un décor, des maquilleuses et des stylistes, les réseaux sociaux nous poussent à créer notre propre décor, être nos propres maquilleurs et nos propres stylistes.  

« Ils sont plus beaux et plus heureux que moi, et leur vie est mieux que la mienne » : notre utilisation de Facebook et de tous les réseaux sociaux déforme notre perception de la vie des autres – qui semble plus heureuse et plus importante – et écorche notre perception de notre propre vie. Sentiment d’infériorité fréquent, l’impact Facebook tourmente notre estime personnelle, et l’image que projettent les autres, alliée à l’image de ce que l’on voudrait être mais qu’on ne fait que montrer, achève d’abattre notre estime de nous. L’Université de Salford (Manchester) a publié une étude l’année dernière : sur 298 personnes sondées, la moitié ont admis que l’utilisation de réseaux sociaux comme Facebook ou Twitter détérioraient leur vie.  

L’ignorance, le meilleur de mépris

L’estime de soi pourrait se définir par l’idée suivante : être assez satisfait, dans l’ensemble, de ce que l’on fait et de ce que l’on est. De fait, si les commentaires positifs sur les réseaux sociaux peuvent accroître notre estime de nous et influencer notre comportement virtuel, l’inverse est aussi une réalité. Amy Gonzales, Docteur en Psychologie, analyse le phénomène avec justesse : « when we’re online, we can selectively self-present, […] we can take more time and sound more witty » (sur Internet, on peut décider de la manière dont on se présente, […] on peut prendre du temps pour trouver une phrase plus drôle).

« L’amour, au XXIè siècle, est un téléphone qui ne sonne pas », et la déprime moderne se traduit par la capacité des autres à pouvoir nous ignorer. La virtualité rend notre visibilité triviale, donc plus factice : notre existence réside dans notre popularité. Un tweet qui n’est pas partagé, une photo de profil qui manque d’amour ou une page linkedIn sans recommandation, c’est bien la pratique solitaire des réseaux sociaux qui forge les outils de notre online déprime. La solution ? Déconnectez-vous. Ou partagez cet article, pour rendre son auteur heureux !          

 

#Décryptage – Facebook : the social depression

par Lolita Savaroc Temps de lecture : 5 min
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