Quand le Conseil d’Etat s’oppose à la sélection en Master, c’est le Gouvernement qui réagit en proposant une liste de filières autorisées à sélectionner. Plusieurs présidents d’université ont alors menacé, le 7 avril, de fermer ces parcours oubliés, notamment du fait du manque de moyens et du risque de dévalorisation de leurs Masters. Alors, faut-il sélectionner ou non ?

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(c) Université de Rennes

La violence du tirage au sort et de l’échec

Sélectionner à l’ université – et il faudra définir à quel moment du parcours – est évidemment une forme de violence symbolique pour les étudiants, qui risquent de ne pas avoir accès aux filières de leurs rêves. Au titre de l’égalité (égalitarisme ?) républicain, tous réclament pourtant la possibilité d’atteindre le niveau Master 2 sans encombre.

Mais la République, n’est-ce pas aussi le mérite ? Comment alors justifier que, pour faire coïncider les moyens réels de l’université et le nombre d’étudiants, il faille tirer au sort (par exemple, en faculté de sports, STAPS) ? Le mérite d’un bachelier, dans ce cas, ne rentre pas en ligne de compte pour son futur, puisque précisément la sélection est interdite. Qui parviendra à trouver les bonnes raisons de ce système ?

Pire encore, l’absence de sélection, c’est en réalité accepter la sélection par l’échec, autrement dit une perte de temps pour les étudiants en question. Être libre lorsque l’on choisit son futur doit rimer avec ambition réaliste. A quoi bon se fixer des objectifs inatteignables si un étudiant a toutes les chances d’échouer ? C’est pourtant le système universitaire français aujourd’hui, qui laisse les étudiants se berner d’illusions – n’oublions pas un taux d’échec variant entre 50 et 90 % en Licence selon les universités ! – plutôt que de l’accompagner dans son parcours.

Deux systèmes parallèles, reflets de la société ?

            Dans la plupart des cas, l’université arrive en queue de peloton au sein des vœux formulés sur Admission Post-Bac. Comptez avant les Classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE), parfois les BTS et DUT, souvent les grandes écoles et établissements privés, sans oublier les grands établissements (tels que les IEP ou les écoles publiques).

            Deux mondes s’affrontent : d’un côté, les établissements qui sélectionnent, dont nous venons de faire la liste ; de l’autre, l’ université, qui vous mène jusqu’au Master sans vous sélectionner. D’un côté, l’élite qui fuit les bancs de la fac pour grossir ceux du privé, mais aussi les meilleurs élèves qui rejoignent les parcours d’excellence ; de l’autre, ceux que l’on a refoulés. Egalité républicaine disions-nous ?

            C’est en ce sens qu’il devient absurde de défendre encore un tant soit peu l’absence de sélection à l’université. Si absurde que tous les penseurs de notre société, y compris ceux marqués à gauche tels que Terra Nova, le think-tank proche du Parti Socialiste, l’ont définitivement abandonnée.

La sélection en Master, ou l’érosion de la valeur ajoutée du diplôme

            Sélectionner en Master 2 était le dernier rempart des universités pour protéger leurs formations. Le Conseil d’Etat et le Ministère viennent de l’abattre, sans songer aux risques qu’ils font prendre aux étudiants. Si l’on reprend la thèse de l’inflation scolaire de Marie Duru-Bellat, il suffit de comprendre que le diplôme n’est qu’un marché comme un autre pour rejeter en bloc la sélection. Face au nombre croissant de diplômés, une offre de diplômes inadaptée aux réalités de l’économie française et une demande très pointue des employeurs, la valeur (ajoutée) du diplôme s’effondre, et notamment pour les catégories sociales inférieures.

            Pour autant, la solution est à trouver ailleurs, puisque l’on ne peut refouler ainsi des étudiants en cours de Master, pour les raisons déjà énoncées. Il convient donc d’avancer la sélection en Master 1, pour permettre aux étudiants de construire des parcours de repli. Les écoles qui sélectionnent à l’entrée le font également en Master 1 (tels que les IEP !), alors cessons de tergiverser. Et surtout, contingentons les filières dont les débouchés sont précaires ou restreints, pour le bien des jeunes adultes et de leur famille. D’où la nécessité de remettre au goût du jour la distinction entre licence professionnelle ou non, la première visant une entrée dans le monde du travail en L3, et non une poursuite en master.

La sélection en Licence, un bien nécessaire ?

Non, sélectionner n’est pas un mal nécessaire, c’est un bien. Un bien qui permet à des bacheliers de ne pas se décourager (voire s’épuiser) dans des filières dans lesquelles ils échoueraient au vu de leur dossier. Mais rejeter le dossier d’un candidat doit aussi être synonyme, pour les universités, d’un accompagnement, d’une remise à niveau d’un an par exemple, pour lui permettre de sortir grandi de son expérience. Sélectionner permet aussi d’éviter les erreurs de casting, du moins en théorie. Trop d’étudiants construisent leur parcours d’enseignement supérieur par défaut, et découvrent – trop tard – qu’ils ne sont pas à leur place dans un établissement.

A partir de là, ce sont trois conditions qu’il faut poser à la sélection à l’entrée de l’ université.

La première demeure la forme de la sélection : le dossier doit toujours être inclus ; et un oral semble indispensable, notamment pour évaluer la motivation du candidat et discuter de ses objectifs en fonction de sa personnalité.

La deuxième porte sur l’alternative en cas d’échec : les universités auraient le devoir de proposer des classes de mise à niveau, et des accompagnements plus solides en termes d’élaboration de projet professionnel. Il ne s’agit pas d’abandonner les étudiants déçus.

Enfin, sélectionner revient à avouer l’échec de notre système d’orientation. Le taux d’échec en Licence est l’illustration d’un niveau en berne au Baccalauréat, quand les filières professionnelles sont dévalorisées, à tort. La troisième condition demeure donc une réforme profonde du système d’orientation.

         N’ayons pas peur du mot. La France offre déjà le spectacle d’une sélection acerbe et sans concession. Faisons-en plutôt un atout pour accompagner la Jeunesse de France dans la construction de sa vie. Rendons-lui service en cessant de lui proposer la chimère d’un avenir radieux sans effort, synonyme de précarité du fait de diplômes sans valeur. Sélectionner, c’est choisir. Choisir un avenir pour la France.

Guillaume Plaisance

Sélectionner à l’université pour sauver la crédibilité du …

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