Vendredi dernier, petit resto entre copines : entre deux bouchées d’un steak bien saucé, ma copine Manon aborde la question qui revient toutes les semaines : le sexe. Plus précisément ce soir-là, celui de son nouveau mec. Tous les détails y passent, jusqu’à ce que … « Quoi ?! Mais … T’avales, toi ? Moi je ne fais pas ça, je suis une fille bien. » Ah bon ?

Une bonne fille ou une fille bonne

À ce stade, je ne vous cache pas le silence gênant qui flotte entre nous quatre, suivi d’un brouhaha d’insurrections qui crient au sexisme, au scandale, à des mœurs patriarcales et démodées, avec une petite voix en chacune d’entre nous qui se demande « est-ce qu’avaler, ça fait de moi une salope ? » – la réaction de la tablée a assez bien résumé le fond du problème.

Il existe tout un tas de trucs qu’on fait mais qu’on n’avouera jamais, des choses qu’on aime faire mais qu’on cache en disant « je le fais pour lui faire plaisir », des fantasmes inavouables qu’on s’oblige à taire parce que ça ne colle pas à l’image de fille bien qu’on cultive. On a été bien éduquées par notre maman, on ne parle jamais aux inconnus, on ne couche jamais le premier soir, la sodomie, c’est niet, et on n’avale rien d’autre que de l’alimentaire. Vous imaginez donc bien qu’avaler la semence d’un inconnu après une sodomie le premier soir, good God ! On est des filles bien.

Les filles bien, ce sont celles qui ne couchent pas le premier soir, celles qui sont respectables, qui prennent leur pilule à heure fixe tous les jours, celles qui sucent pour faire plaisir à leur mec et surtout pas parce qu’elles aiment ça – et tant qu’on y est, les filles bien sont systématiquement en couple avec un mec bien, hétérosexuelles de préférence, veulent se marier et avoir des enfants. Les filles qu’on épouse et à qui on fait des enfants, comme dans l’Espagne profonde et machiste de 1920.

Heureusement, au XIXème siècle, la vie est un peu moins déprimante, et la fille du jour, celle qui est respectable et qu’on présente à sa maman, n’est pas incompatible avec la fille de la nuit, celle qui avale gaiement le sexe de monsieur en l’écoutant couiner (oui oui, j’ai bien écrit c.o.u.i.n.e.r. Et messieurs, newsflash, on se le raconte entre nous). La dichotomie maman/salope, c’est au moins aussi périmé que le retour de Sarkozy en politique. Et pourtant … 

Les Princesses Disney ne sucent pas

Il existe des filles intouchables. Pas que personne ne veuille les toucher, au contraire hein, mais personne ne veut savoir qu’elles se font toucher. Au hasard : Jennifer Lawrence, dont les photos dénudées ont scandalisé le monde, Vanessa Hudgens, qui n’avait apparemment pas que le micro à la bouche dans High School Musical, ou le cas le plus commenté de tous les temps : Miley Cyrus (au passage, en France on a aussi eu droit à notre préférée des français qui pose à côté d’une (petite) bite, j’ai nommé Laure Manaudou).

Miley Cyrus, grand cas d’école sur le sujet de la « fille bien ». Pour vos mamans, Miley Cyrus c’est la petite fille mignonne qui s’est rasée la tête et qui est devenue obscène, qui est à poil sur tous les magazines et dans toutes les vidéos, et qui devrait avoir honte. Elles ne comprennent pas pourquoi elle fait ça. Jon Lajoie, un rappeur québécois, résume d’ailleurs assez bien l’hypocrisie du jugement dans cette jolie chansonnette qu’il a composé après le scandale des Video Music Award 2013 où elle s’était lascivement déhanchée contre un doigt géant sur scène avec Robin Thick en chantant cette délicieuse mélodie un poil misogyne qu’est Blurred Lines.

Pour vos mecs, Miley Cyrus n’est pas respectable, musicienne ou sympa – d’ailleurs ils ne se souviennent pas vraiment d’Hannah Montana – pour eux, Miley Cyrus est juste bonne.

Et pour vous … Et ben c’est là que ça se corse. D’un côté, vous êtes d’accord avec maman : à sa place, vous auriez honte qu’on vous voit comme ça, elle n’a aucun respect pour elle-même. De l’autre, quelque part, vous l’enviez quand même un peu d’être aussi libre(rtine) et d’en avoir rien à foutre (et aussi de tirer un regard indécent à votre Jules, mais pas besoin d’être jalouse, il a juste une envie féroce de la défoncer, alors que vous, il vous respecte). DING DING DING, on vient de toucher le fond du sujet. 

Les clichés éculés de la sexualité

Après vingt siècles de patriarcat aigu où nos ancêtres ont appris à nos mères qu’il fallait être respectables et que les hommes n’épousaient pas les salopes – un héritage transmis par maman, même si un peu érodé, il y a beaucoup, beaucoup de clichés sur ce que les femmes devraient aimer ou non, et sur ce qui est respectable (ou pas).

Le Magazine de la Santé explique par exemple que « l’éjaculation faciale, c’est du manque de respect ». Ah bon ? Neuf mecs sur dix interrogés sont d’accord avec le fait qu’on puisse éjaculer dans les yeux d’une femme avec amour, consentement et un profond respect. Neuf mecs sur dix sont également d’accord avec le fait que faire l’amour à sa femme en missionnaire avec TPMP en fond sonore et en pensant à sa collègue sexy qui met des bas noirs ne soit pas forcément plus respectueux.

Les filles bien avalent ce qu’elles veulent

Les filles n’ont pas forcément plus envie de tendresse que de sexe, elles n’aiment pas toutes faire un câlin après l’amour, elles ne brûlent pas forcément leur culotte pour un bad boy et elles ne sont pas pour autant à la recherche du Prince Charmant. Les filles consomment du porno (et pas du porno « de fille ») tout en étant féministes, elles aiment la levrette sans être soumises, et elles fantasment sur deux mecs en même temps tout en étant éperdument amoureuse du Seul et Unique. Et – ultime tabou – cela va sans dire, les filles bien n’avalent pas : historiquement, avaler la semence masculine, c’est comme faire une douche de Champagne : c’est gâché. 

Le vrai problème réside dans l’image (et l’imaginaire). D’une part, les filles ont du mal à avouer ce qu’elles aiment faire sous la couette, puisque pour peu que ce ne soit pas le tronc commun habituel, le label salope leur tombe vite dessus, et elles perdent des points « femme de ma vie » (témoignage véritable). Est-ce que le respect qu’on porte à une femme est variable en fonction des pratiques sexuelles auxquelles elle s’adonne ? En théorie, non, et on se sent même un peu cons de lire la question, non ? En pratique, c’est une toute autre histoire, parce que le mythe de la femme souillée, l’air de rien, perdure encore.

Non seulement croit-on qu’aimer patauger dans le sperme nous désacralise auprès de l’être aimé – alors que c’est pas forcément avéré – mais le truc un peu plus tordu, c’est qu’on s’auto-colle nous-mêmes le petit « label salope » en pensant que Monsieur va nous le coller, et donc on auto-censure nos désirs. PIRE : on colle la scarlett letter (S pour Salope) sur nos petites copines parce que, si nous on aime ça et que c’est pas sociétalement accepté, on en est une, du coup, elles le sont aussi, par association. Sauf qu’en fait, l’être aimé nous aime et donc … ne nous juge pas (s’il vous juge, c’est le moment de lui mettre un gros coup de pied au cul). On notera au passage que ce mécanisme de l’hypocrisie complètement idiot qui ségrégue nos sexualités opère dans tous les camps, gros poke à Kanye West et un certain nombre de mes exs .. #FingersInTheBootyAssBitch. Mais ça, c’est un tout autre sujet. 

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Les filles bien n’avalent pas

par Nina Cunni Temps de lecture : 5 min
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